Archéologie / Alcool
La bière, ferment de la civilisation ?
© Luisa Ricciarini / Leemage
Cet article est issu du numéro 148 de Philosophie magazine, en kiosque le 25 mars 2021. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Cinq millénaires. C’est l’âge de la brasserie de bière découverte récemment en Égypte. De là à penser que la production d’alcool est au fondement des sociétés, il n’y a qu’un pas.
La plus ancienne brasserie a été découverte en Égypte sur le site funéraire d’Abydos. L’installation « remonte probablement à l’ère du roi Narmer », il y a 5 000 ans environ, a précisé Mostafa Waziri, le secrétaire général du Conseil général des antiquités. Outre son ancienneté, le dispositif de production impressionne : il se divise en huit zones de production, comprenant chacune une quarantaine de brassins. L’ensemble permettait d’obtenir 22 400 litres de breuvage en même temps, selon Matthew Adams, le codirecteur de l’équipe de fouilles. Indice, s’il en fallait, que la production d’alcool est aussi ancienne que la civilisation.
Le lien entre alcool et civilisation est avant tout un lien de nécessité : pour pouvoir produire des breuvages enivrants – réclamant un temps long de fermentation –, les hommes doivent s’extraire de l’urgence de la survie et apprendre à se projeter dans l’avenir. Pour en apprécier les effets – qui égarent les sens et mettent donc en péril la vigilance indispensable pour se prémunir des dangers –, ils doivent pouvoir compter sur d’autres hommes qui les protègent et assurent leur sécurité le temps de leur ivresse vulnérable. Autrement dit : pas d’alcool sans civilisation.
Faudrait-il dire, en retour, que sans alcool, il n’y a pas de civilisation ? Que l’alcool est l’un des fondements des sociétés ? C’est la thèse étonnante défendue depuis quelques années par l’archéologue américain Patrick McGovern, auteur notamment de Uncorking the Past: The Quest for Wine, Beer, and Other Alcoholic Beverages (« Déboucher le passé. En quête de vin, de bière et d’autres breuvages alcoolisés », 2009 ; non traduit). À ses yeux, l’alcool est un « lubrifiant social » qui met en jeu la confiance que les hommes d’une société se portent les uns les autres. Il joue un rôle essentiel – du vin de l’eucharistie à la bière offerte en libation à la déesse sumérienne Ninkasi, en passant par les élixirs des peuples amazoniens – dans le rapport au divin par la médiation duquel la société se constitue.
Il y a donc de bonnes raisons de penser que si les sociétés se sont sédentarisées et mises à l’agriculture, ce n’est pas seulement pour assurer leur sécurité alimentaire. D’ailleurs, le pain et le gruau de céréales sont relativement pauvres en nutriments. La fermentation permet, au contraire, de libérer les vitamines et d’enrichir l’alimentation par une « soupe » nutritive semblable à de la bière. L’alcool ne viendrait donc pas dans un second temps, comme une conséquence indirecte de l’exigence alimentaire : elle est présente dès l’origine.
Ce rôle fondateur de l’alcool, Friedrich Nietzsche l’a pressenti. Il en donne peut-être la clé dans La Naissance de la tragédie (1872) : « C’est par la puissance du breuvage narcotique que tous les hommes et tous les peuples primitifs ont chanté dans leurs hymnes, ou bien par la force despotique du renouveau printanier pénétrant joyeusement la nature entière, que s’éveille cette exaltation dionysienne qui entraîne dans son essor l’individu subjectif jusqu’à l’anéantir en un complet oubli de soi-même. » Selon Nietzsche, l’ivresse produit « l’anéantissement de l’individu et sa dissolution libératrice par un sentiment d’identification mystique ». Elle permet à l’homme de sortir de lui-même, de se libérer des bornes étriquées de la survie pour vivre pleinement, comme un fragment de la vie du monde, relié à tous les autres. L’autre n’est plus un ennemi mais un parent. Sentiment aussi puissant qu’inquiétant qui ne trouve à s’exprimer que dans l’art. Civilisation, art et ivresse ne font qu’un.