Un grand concept expliqué

La “monade” chez Leibniz, c’est quoi ?

Temps de lecture : 4 min

La “monade” chez Leibniz, c’est quoi ?

Gottfried Wilhelm Leibniz. © Domaine public

Souvent moquée, parfois copiée, mais jamais égalée ! La monade chez Leibniz, cible de railleries de Voltaire, renvoie à une idée complexe, car apparemment contradictoire. Comment être à la fois un élément de base du Tout... et l’unité du Tout ? Explications. 


 

Gottfried Wilhelm Leibniz (1646-1716) tenait tant à ce concept qu’il lui a consacré un essai entier en français : la Monadologie (1714). La monade (du grec monas, μονάς, qui signifie « unité ») désigne à la fois la substance simple dont est fait chaque élément qui compose le Tout et l’unité du Tout. Substance unique et plurielle, la monade semble être un concept contradictoire. Mais pour Leibniz, il ne s’agit là que d’une apparence...

Lois physiques et panpsychisme

Pour comprendre la théorie leibnizienne de la monade, partons de sa conception de la substance. Elle peut s’analyser de trois grandes manières.

Du point de vue physique, d’abord, elle est une réalité matérielle, les monades étant « les véritables atomes de la Nature et en un mot les éléments des choses ». Animée par des forces dont Newton, contemporain de Leibniz, a découvert les lois, la substance est donc dynamique. Mais là où Newton s’en tient à une explication physique de ce dynamisme, conforme à la loi mathématisable d’attraction des corps, Leibniz y introduit une dimension supplémentaire, celle d’une animation interne aux corps.

“Les monades sont les véritables atomes de la Nature et en un mot les éléments des choses” G. W. Leibniz

 

C’est la seconde dimension de la monade : sa composante psychique. Leibniz refuse de suivre la physique newtonienne, qui croit en l’action à distance (c’est tout le sens de la loi de la gravitation) et redevient cartésien sur ce point, puisque Descartes ne juge possible que le mouvement par contact. Puisque les corps, d’après Leibniz, ne peuvent se mouvoir ni s’entrechoquer à distance, le philosophe imagine l’existence d’une force interne aux corps. Or une telle spontanéité s’apparente au désir. Les monades qui composent tout le réel sont ainsi analogues à des âmes désirantes, ce pour quoi le système de Leibniz se veut un panpsychisme et un panvitalisme.

➤ Cet article est exceptionnellement proposé en accès libre. Pour lire tous les textes publiés chaque jour sur philomag.com, avoir un accès illimité au mensuel et soutenir une rédaction 100% indépendante, abonnez-vous ! Retrouvez toutes nos offres ici.

“Harmonie préétablie”

Mais si tout est animé dans l’Univers, si tout est grouillant de vie, cela n’implique-t-il pas que tout soit chaotique ? La réponse est non. Car pour Leibniz, la substance doit, en troisième lieu, s’analyser d’un point de vue métaphysique. Le mouvement spontané des monades obéit à une « harmonie préétablie » voulue par Dieu. De sorte que si les monades n’entretiennent pas de rapport causal entre elles, elles participent néanmoins à l’unité du Tout.

“Pour Leibniz, il faut envisager les monades d’un point de vue physique, psychique et métaphysique”

 

Les monades ne sont pas seulement des « automates incorporels » mais aussi des « points métaphysiques ». Elles ont été pensées pour participer au meilleur des mondes possibles, le seul que Dieu pouvait créer, lui qui est parfaitement bienveillant [voir à ce sujet sa célèbre Théodicée, où Leibniz s’attaque à ce problème… et verra ses conclusions une fois de plus moquées par Voltaire]. Et l’on comprend ainsi pourquoi chaque monade est différente des autres. La bonté du Créateur veut le maximum de diversité dans le maximum d’unité. Le raisonnement tient à cette idée : pour passer du possible au réel, le critère retenu par Dieu est celui dit des « indiscernables ». Une monade strictement identique à une autre ne serait pas éligible, dans le cadre de la création du monde. Aussi faut-il que « chaque monade soit différente des autres ».

Le point de vue de la monade

Cette conception de la substance ne dit pas encore en quoi la monade est à la fois une et multiple. Pour l’admettre, il faut s’arrêter sur une autre caractéristique du psychisme des monades : leur capacité perceptive. Car si les monades « n’ont pas de fenêtres », c’est-à-dire que rien ne peut pénétrer en elles, elles ont le pouvoir de percevoir ce qui les entoure. Chacune reflète les autres monades, un peu comme les perles irisées d’un collier réfléchissent celles qu’elles côtoient. C’est pourquoi d’ailleurs Leibniz est typiquement un penseur baroque, barocco désignant en portugais la perle irrégulière.

Plus exactement, c’est le degré de perfection de chaque monade, « miroir vivant perpétuel de l’Univers », qui permet de les hiérarchiser. Plus une monade reflète – et donc pense – d’autres monades, plus elle est savante. Toutefois, pour Leibniz, la seule monade capable de penser distinctement toutes les autres et de se penser elle-même parfaitement est évidemment Dieu, qui à ce titre, est la monade suprême.

“Dieu est la monade suprême”

 

La monade est donc un point de vue. De même qu’« une même ville regardée de différents côtés paraît tout autre et est comme multipliée perspectivement » alors que c’est toujours la même ville qui est perçue, de même, chaque monade reflète singulièrement l’univers unique qui la contient. Et cette perception est aussi une affection, par laquelle les monades communiquent entre elles, car « tout corps se ressent de tout ce qui se fait dans l’Univers ». Ainsi, parce que « les composés symbolisent en cela avec les simples », Leibniz peut soutenir que la monade est à la fois une et multiple, finie et infinie, sans se contredire : chacune exprime la totalité de l’Univers avec plus ou moins de clairvoyance.

Les concepts liés à cet article

Monade MonismeMultiple