Pékin 2022
La neige, de l’éternel à l’artificiel
Vue générale de la course de descente au Centre national de ski alpin de Yánqìng avant les Jeux Olympiques d'hiver de Pékin 2022, le 2 février 2022. © Fabrice Coffrini/AFP
Quelques lignes blanches tracées par les canons à neige, au milieu de montagnes couleur terre. Les photos des sites accueillant les épreuves de ski des Jeux olympiques d’hiver de Pékin, organisés dans un massif connu pour ses épisodes de sécheresse hivernale, ont fait le tour du monde et provoqué de nombreuses critiques. Pour pouvoir se tenir, des quantités importantes de neige de culture ont dû être produites. Au-delà de l’impact écologique, quelle lecture philosophique peut-on faire de la neige artificielle ? N’est-elle pas le symptôme d’un dérèglement de notre rapport au monde et à la nature ?
Éléments de réponse avec le philosophe et sociologue allemand Hartmut Rosa dont le dernier ouvrage, Rendre le monde indisponible (La Découverte, 2018), débute par une belle évocation de la neige.
- Pour Hartmut Rosa, la neige symbolise la notion d’indisponibilité, selon laquelle il y a des choses que l’on ne peut pas créer et qui ne sont pas à notre disposition : « La neige est littéralement la forme pure de la manifestation de l’indisponible : nous ne pouvons pas entraîner sa chute ou dicter sa venue. » Elle échappe à tout contrôle, du fait de sa substance par nature éphémère : « Nous ne pouvons pas nous rendre maîtres de la neige, nous l’approprier. »
- Cependant, dans notre volonté de lutter contre l’imprévisibilité du monde et de le rendre disponible pour nos envies, nous avons créé un moyen de maîtriser la neige et donc de contrôler ce qui devait, par nature, totalement nous échapper. C’est le principe de la neige artificielle. La modernité réside pour Rosa dans cette action de domestication de ce qui échappe à notre contrôle – et la neige, qui devait être le symbole de l’indisponible, devient à travers la neige de culture la marque de notre volonté de maîtriser la nature :
“Le drame du rapport moderne au monde se reflète dans notre rapport à la neige comme dans une boule de cristal : l’élément culturel moteur de cette forme de vie que nous qualifions de moderne est l’idée, le vœu et le désir de rendre le monde disponible”
Hartmut Rosa, Rendre le monde indisponible, trad. O. Mannoni, La Découverte, 2018
- Pour autant, quelle impression s’en dégage-t-il ? Il semble que nous ressentions davantage un malaise qu’un sentiment de réussite d’avoir changé le cours des choses. À force de dominer la nature et d’exploiter ses ressources, n’avons-nous pas brisé quelque chose dans notre rapport à l’imprévisible, à l’inattendu ? Selon Rosa, « la vitalité, le contact et l’expérience réelle naissent de la rencontre avec l’indisponible. Un monde qui serait complètement connu, planifié et dominé, serait un monde mort ». La vie, c’est précisément la tension qui existe entre ce que nous maîtrisons et ce qui échappe à notre contrôle.
- Ces images de pistes factices nous dérangent car elles sonnent faux par rapport à l’imaginaire que nous avons de la neige. Elles renvoient la magie de l’inattendu à de lointains souvenirs : « Vous rappelez-vous encore cette fin d’automne ou cet hiver de votre enfance où vous avez vu pour la première fois la neige tomber ? C’était comme l’irruption d’une autre réalité. » Bien loin du tableau idyllique d’une chute de neige imprévue, il se dégage de cette photo l’atmosphère sinistre d’une nature morte.