Hors-série "L'art de ne rien faire"

La paresse : coupable ou non ?

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Cet article est issu du Hors-série n°N°58 de Philosophie magazine « L’Art de ne rien faire », en kiosque le 27 juillet 2023. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

D’Hésiode à Bertrand Russell, le procès séculaire de la paresse n’a jamais cessé d’être gagné et perdu. Avec, en toile de fond, la place que nous accordons au travail.

 

La cosse, la fainéantise, la flemme, la glande, la baguenauderie, la bulle... Le vocabulaire ne manque pas pour désigner « de toutes les passions, celle qui est la plus inconnue à nous-même », écrit La Rochefoucault dans ses maximes : la paresse, célèbre inconnue, traverse les époques en provoquant deux attitudes antagonistes encore récemment illustrées par le débat, vieux comme Hésiode, qui a vu s’affronter Fabien Roussel, ardent défenseur de la valeur travail, et Sandrine Rousseau, tenante d’un droit à la paresse. L’homo faber de Bergson – celui qui fait avec ses outils – contre celui que le sociologue Robert Stebbins a proposé de nommer homo otiosus, l’homme de la société des loisirs qui naît dans la seconde moitié du XXe siècle. Petite fourmi besogneuse contre cigale insouciante ? En réalité, l’affrontement n’est qu’apparent. Il faut à l’homme bien du travail et de l’ingéniosité pour ne rien faire ! Otiosus est un bosseur comme faber. Surtout, il est comme lui, inquiet. Inquiet de son inactivité, qu’il trouve toujours un peu suspecte. Une spécificité humaine car si certains mammifères sont paresseux de réputation (les koalas) ou de nom (les paresseux), ils ne le sont pas de fait : ils ne se défient pas des tâches qu’ils ont à accomplir. C’est par autocentrisme que nous voyons en eux ce qui est en nous. Probablement aussi parce que nous leur envions cette extraordinaire capacité à somnoler dans la félicité sans mauvaise conscience : allez culpabiliser un chat qui dort au coin du radiateur ! Nous, en revanche, sommes prompts à l’autoflagellation : « Notre nature morale est telle que nous ne pouvons pas être à la fois oisifs et à notre aise, écrit Tolstoï, désabusé, dans Guerre et Paix. Une voix intérieure nous dit que nous sommes dans l’erreur si nous sommes oisifs. » Dans un entretien de 1979, Roland Barthes parlera encore d’une « paresse honteuse », distincte de « la forme glorieuse de la paresse, la forme philosophique ».
 

Honteuse ou glorieuse, cela dépend des époques. Dans le jardin d’Éden, Adam et Ève goûtent les joies d’une félicité oisive jusqu’au jour fatal de l’expulsion. Et là, fini de rire – « tu gagneras ton pain à la sueur de ton front », dit la Genèse. Le paresseux est considéré comme un profiteur qui n’en fiche pas une pendant que les autres, déchus, travaillent. Les oisifs sont, comme le disait déjà Hésiode, tels les « frelons privés de dards qui, tranquilles, dévorent et consument le travail des abeilles ». Le Siracide, l’un des livres poétiques de l’Ancien Testament, condamne tout aussi fermement les fainéants : « Le paresseux est semblable à une pierre crottée, tout le monde le persifle ; le paresseux est semblable à une poignée d’excréments : quiconque le touche secoue la main » (Ecclésiastique, 22). Une condamnation sèchement reprise par Paul de Tarse – « Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus » – puis par Lénine dix-huit siècles plus tard.
 

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