Évolutions
La seconde vie des monuments
Le “Kaos temple”, un skate park situé à l’intérieur de l’église Santa Bárbara à Llanera, entre Oviedo et Gijón, en Espagne. © David Ramos/Getty Images/AFP
À l’occasion des Journées européennes du patrimoine, qui se tiennent ce week-end et qui permettent de découvrir nombre de lieux réhabilités ou transformés, la philosophe Audrey Jougla nous propose un petit essai inspiré sur l’idée et l’expérience des monuments. On ne déambule pas dans un hôpital comme dans une bibliothèque ou une boîte de nuit… Mais qu’en est-il d’une chapelle reconvertie en espace de coworking ? Réponse avec Aloïs Riegl, Michel Foucault et Alain de Botton.
➤ Cet article est exceptionnellement proposé en accès libre. Pour lire tous les textes publiés chaque jour en exclusivité sur philomag.com, avoir accès au mensuel et aux archives en ligne, abonnez-vous à partir de 1€/mois.
Si quelques 100 000 églises et chapelles jalonnent notre territoire, le recul de la pratique religieuse et le coût de leur entretien favorisent de plus en plus l’emploi de certaines pour des usages profanes. En me promenant dans la ville de Nantes, j’ai moi-même été surprise par la variété et l’originalité de ces deuxièmes vies des églises : hôtel, restaurant, espace de coworking, école de design, ou encore projet de ludothèque pour une chapelle ayant rejoint les « lieux à réinventer » de la municipalité, qui sont ouverts aux propositions des citoyens. Entre nécessité d’entretien et devoir de préservation, derrière ces nouvelles fonctions, une ambivalence nous saisit forcément sur ce que l’on serait en droit, on non, de faire… De quoi voyager au travers de la conception que nous nous faisons du patrimoine et de la sacralité d’un monument.
“Entre 2 000 et 5 000 édifices pourraient être abandonnés, vendus ou détruits d’ici 2030”
L’Observatoire du patrimoine religieux donne le ton : il estime qu’« entre 2 000 et 5 000 édifices pourraient être abandonnés, vendus ou détruits d’ici 2030 ». L’État, les communes ou les associations diocésaines qui en sont propriétaires sont poussés à trouver des solutions de reconversion pour des lieux en état de délabrement ou d’abandon – et les nouveaux usages de ces espaces sont parfois surprenants : dans des lieux de culte historiques, on trouve ainsi une piscine (église Saint-François-d’Assise, à Heerlen aux Pays-Bas), un cinéma (église Saint-Siméon, à Bordeaux), une salle d’escalade (Sainte-Rita, à Paris) ou même un skate park baptisé « Kaos Temple » (église Santa-Barbara, à Llanera en Espagne). D’une intention louable visant à éviter l’abandon ou la démolition de ces monuments surgit alors une inquiétude : peut-on dénaturer autant l’usage originel d’un lieu comme son architecture ?
Paradoxalement, au titre de la conservation d’un édifice, on peut tout autant déplorer cette reconversion que la défendre. En réalité, il s’agit ici d’un affrontement entre deux conceptions de la conservation : celle qui viserait à maintenir un monument dans son état, figeant son évolution ou sa réappropriation, et celle qui au contraire s’emploie à en conserver une utilisation, quitte à modifier l’architecture initiale. Ce qui se joue relève d’abord de notre conception d’un « monument » : qu’entend-on par ce mot ?
Ce que l’on nomme monument en Occident
En 1903, l’historien de l’art autrichien Aloïs Riegl (1858-1905) écrit un ouvrage précurseur sur cette question : Le Culte moderne des monuments, son essence et sa genèse. Il y distingue les monuments dits intentionnels, qui portent une volonté de commémoration ou de célébration (comme les statues, l’Arc de Triomphe), et ceux non intentionnels, comme les églises, et qui sont reconnus comme monuments grâce au passage du temps car ils détiennent alors une valeur conférée par leur ancrage dans le passé. La valeur que l’on attribue à une église peut elle-même se définir comme historique (l’église gothique nous renseigne sur l’architecture de son époque), artistique (l’appréciation du style tel qui était voulu à l’origine du monument, ou l’esthétisme d’une église) ou avoir une valeur d’ancienneté (« Alterswert » chez Riegl) qui nous pousse à valoriser l’authenticité, les marques de vieillissement d’un édifice. « La valeur de remémoration n’est pas attachée à l’œuvre en son état originel, mais à la représentation du temps écoulé depuis sa création, qui se trahit à nos yeux par les marques de son âge », précise-t-il.
“Si transformer et moderniser les églises nous heurte, c’est parce que nous avons développé un culte du vestige, de l’ancienneté, dans la société moderne”
Ce dernier critère de valeur est emblématique de la modernité selon Riegl, puisqu’il nous pousse à regarder les monuments comme devant porter les marques du temps. L’on cherche à préserver la valeur d’ancienneté, visible à travers les traces laissées par le temps – comme la patine, qu’il vaut mieux conserver que restaurer. Vouloir retrouver une fidélité historique en rétablissant l’aspect originel d’un édifice ne serait qu’une illusion, niant l’ancienneté.
Ce culte moderne du vestige désigne une position que nous avons développée vis-à-vis d’édifices qui sont porteurs de mémoire, au-delà de leur fonction religieuse dans le cas des églises. Si nous sommes attachés à ces valeurs, on comprend aisément que la réutilisation des églises heurte notre perception du monument historique : quelque part, on destitue les églises de leur ancienneté en les modernisant et en les transformant. Cette conception est occidentale, souligne Riegl, et l’Unesco a justement préféré le terme de « patrimoine » (et de patrimoine immatériel, aussi) à celui de monument historique.
Les églises, des monuments comme les autres ?
Mais cette approche pose deux autres questions : jusqu’où la conservation nécessite-t-elle de s’ancrer dans une époque ? Et d’autre part, où arrête-t-on l’usage d’une église ?
À trop s’attacher à une authenticité passée, le risque est de sombrer dans une muséification des bâtiments. Conserver un édifice pour lui-même (ou pour ce qu’il a été) a-t-il du sens si aucun usage vivant n’en est fait ? Et que dire si celui-ci est délabré – ne faut-il privilégier un autre usage, même s’il altère l’authenticité du bâtiment ? Les églises ne sont pas seulement des monuments, ce sont aussi des lieux qui nous séparent du monde : elles offrent une rupture dans l’espace profane mais aussi un refuge pour la contemplation, le silence, la méditation, que l’on soit croyant ou non, et sont par principe ouvertes à tous en journée.
“Conserver un édifice pour lui-même (ou pour ce qu’il a été) a-t-il du sens si aucun usage vivant n’en est fait ? Et que dire si celui-ci est délabré ?”
Dans sa conférence du 14 mars 1967 intitulée « Des espaces autres », Michel Foucault propose le concept d’hétérotopie [lire notre article] pour les lieux qui occupent l’espace d’une manière particulière. La maison de retraite, l’hôpital psychiatrique, les prisons sont par exemple des « hétéropies de la déviation », car ces espaces contiennent des individus hors de la norme. Il peut aussi s’agir d’endroits qui vont « juxtaposer en un seul lieu réel plusieurs espaces, plusieurs emplacements qui sont en eux-mêmes incompatibles », écrit-il, comme le théâtre ou le cinéma ; ou encore rassembler dans un seul lieu « toutes les époques », comme la bibliothèque ou le musée. « Musées et bibliothèques sont des hétérotopies dans lesquelles le temps ne cesse de s’amonceler et de se jucher au sommet de lui-même. […] Le projet d’organiser ainsi une sorte d’accumulation perpétuelle et indéfinie du temps dans un lieu qui ne bougerait pas, eh bien, tout cela appartient à notre modernité. Le musée et la bibliothèque sont des hétérotopies propres à la culture occidentale du XIXe siècle. » On retrouve là l’idée de Riegl sur une considération moderne du legs, de l’archive comme du monument et de ce que l’on rassemble sous l’égide du patrimoine.
À suivre Foucault, les églises sont des hétéropies qui nous séparent du temps et de l’espace ordinaire, dont on peut s’échapper en leur sein – et ce qui nous chagrinerait dans leur reconversion serait l’abandon de cette fonction. Ce qui est puissamment ancré dans ces lieux n’est donc pas simple à transformer et ne dépend pas uniquement de contraintes matérielles ou de leur valeur en tant que monument.
Ce que les lieux produisent sur nous
Le problème que posent les édifices religieux se corse encore puisque la dimension sacrée qui leur appartient est évacuée dans leur réutilisation. Même si les églises qui sont reconverties en espaces de travail ou de convivialité ont été désacralisées, elles restent habitées par leur dimension religieuse originelle : leur architecture, leurs volumes, la disposition des espaces, la lumière, tout invite au recueillement, intime ou collectif, conférant une particularité à ces lieux qui isolent de l’agitation du monde. Nous ne nous comportons pas de la même manière dans une église, dans un bureau ou dans une galerie commerciale. Cette idée – selon laquelle nous sommes différents en fonction des lieux – est développée par l’écrivain et philosophe suisse Alain de Botton dans L’Architecture du bonheur (trad. fr. J.-P. Aoustin, Mercure de France, 2007). Nous sommes perméables aux effets d’une architecture, et notre attitude est forcément influencée par la conception d’un lieu, explique De Botton. La beauté, l’ordre, l’harmonie d’une architecture ont une résonance en nous.
On comprend ainsi l’enjeu des réutilisations des églises pour des usages profanes : ce ne serait pas la sacralité évincée qui nous pousserait d’emblée à éprouver une forme de nostalgie, mais bien plus la dissonance ressentie entre une architecture qui renvoyait avant à la transcendance, au divin, à la prière ou la célébration, et qui peut dorénavant être mise au service d’usages opposés – pensons au skate park ou à l’hôtel.
Peut-on tout faire ?
Les églises, dans leur usage sacré, permettent aussi de rencontrer des inconnus, comme le remarque l’essayiste suisse dans son Petit Guide des religions à l’usage des mécréants (trad. fr. J.-P. Aoustin, Flammarion, 2012) : « Chaque bâtiment redéfinit les attentes des visiteurs et établit des règles de conduite spécifiques : le musée légitime la pratique de scruter en silence une toile, la boîte de nuit, d’agiter les bras au rythme de la musique. Et une église, avec ses massives portes en bois et ses trois cents anges de pierre sculptés autour de son grand portail, nous offre la rare possibilité de saluer un inconnu sans risquer d’être jugé importun ou fou. […] L’église apporte son énorme prestige, conforté par des siècles de savoir et de grandeur architecturale, à notre timide désir de nous ouvrir à quelqu’un de nouveau. »
“L’église apporte son énorme prestige, conforté par des siècles de savoir et de grandeur architecturale, à notre timide désir de nous ouvrir à quelqu’un de nouveau”
La valeur que l’on attribue aux églises s’étend au-delà du statut de monument ou de lieu de culte : parce qu’elles invitent à la contemplation, qu’elles sont propices à la réflexion ou à la réunion, elles méritent d’être employées dans leur reconversion pour des activités similaires. Le discernement à opérer dans les reconversions d’églises tient donc davantage à ces qualités intrinsèques qu’il convient de conserver : dans ce qui fut originellement un lieu de culte, il semble plus pertinent d’installer une bibliothèque, un espace de méditation, de création ou d’exposition plutôt qu’une salle de sport, de fête ou un espace commercial – pas forcément pour des raisons religieuses ou patrimoniales avant tout, mais pour les effets mêmes de la construction du lieu.
Alain de Botton précise que son ouvrage, destiné aux athées, « espère sauver un peu de ce qu’il y a de beau, d’émouvant et de sage dans tout ce qui ne semble plus vrai ». Si les églises ne rassemblent plus aujourd’hui les croyants d’hier, elles ne sont pas seulement dépositaires d’une valeur d’ancienneté ou artistique, pour reprendre Riegl, mais bien de qualités intrinsèques devant être préservées. Il ne s’agit pas tant d’opposer sacré et profane, conception patrimoniale et utilitaire, que de vouloir redonner vie à des espaces dans la cohérence de l’architecture établie.
Ce texte vous a plu ? Découvrez d’autres articles de Philosophie magazine en vous inscrivant à notre infolettre gratuite ou en choisissant l’offre d’abonnement qui vous convient. Vous participerez ainsi au soutien d’un magazine 100% indépendant, qui propose une analyse originale et approfondie de l’actualité !