La tyrannie du choix

Temps de lecture : 7 min

Cet article est réservé aux abonnés.

Cet article est issu du numéro 81 de Philosophie magazine « 81 - été 2014 », en kiosque le 03 juillet 2014. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

La volonté ? Passée de mode. Elle est perçue aujourd’hui comme une catégorie psychologique ancienne, au même titre que la Raison ou le caractère. Qui emploie encore le mot volonté ? Certainement pas les philosophes, qui ont délaissé ce concept – alors qu’au XIXe siècle, la philosophie de la volonté faisait l’objet de discussions passionnées. Dans le monde de l’entreprise et du management, qui pourrait pourtant récupérer à son avantage le discours volontariste, il est plutôt question de motivation, de dynamisme et d’énergie. Dans le monde du sport, de mental. Ainsi, le terme de volonté est soigneusement escamoté au profit de quasi-synonymes. Pourquoi un tel discrédit ?

La croyance en la possibilité, pour l’être humain, de se hisser au-dessus de lui-même en faisant un effort intellectuel permanent pour diriger ses actes n’a pas résisté aux menées critiques de la sociologie et de la psychanalyse. Les noms des fossoyeurs de la volonté circulent – il paraît qu’ils s’appellent Karl Marx et Sigmund Freud. Le premier a démasqué les logiques de classes et la dure réalité de l’exploitation cachée derrière le soi-disant mérite de quelques individus privilégiés. Le second a montré que les motifs conscients qu’invoque le névrosé ordinaire pour justifier sa conduite ne sont, dans la plupart des cas, que des autojustifications ou, pire, des illusions s’interposant entre le moi et les profondeurs de l’incon­scient. Si nos accomplissements dépendent de la configuration sociale dans laquelle nous naissons et sommes éduqués, et si nos ambitions affichées ne sont que des trompe-l’œil ou des compromis avec nos véritables désirs inconscients, comment ne pas ricaner à l’écoute des grandes exhortations du vouloir que nous ont livrées les philosophies du passé ?

La désuétude dans laquelle la thématique de la volonté est tombée pose cependant problème, dans la mesure où nous vivons, bien plus que les hommes du XIXe siècle, dans une société du choix. Les chemins ne sont pas tracés d’avance : on n’apprend plus le métier de son père, le mariage n’est plus la seule manière de connaître l’amour qui ait droit de cité, etc. Dès un âge précoce – entre 14 et 16 ans –, chacun d’entre nous doit élire sa filière, scientifique, littéraire ou technique. Les études, les plaisirs, les sports, les centres d’intérêt, les relations : tout ceci est devenu étonnamment optionnel. Pour l’un, ce sera la danse, pour l’autre, le parachutisme ou l’informatique. Pour ne rien dire de l’inflation des choix inessentiels qui fait le lit de la société de consommation : au supermarché, cinquante marques pour la lessive, le triple pour les yaourts ; et la même démultiplication des possibles surgit à l’horizon de tout acte d’achat, qu’il s’agisse de se procurer une voiture, un pantalon ou de partir en vacances. Nous voici donc sommés de choisir sans avoir d’autre point de repère que le désir – en ayant perdu confiance dans la puissance du vouloir. Comment savoir ce que je veux vraiment ? La question, incontournable dans la société de l’abondance, n’a néanmoins rien de confortable, qui renvoie chacun à ses divisions internes, à ses limites, à ses angoisses.

Cet article est réservé aux abonnés
Les concepts liés à cet article

FacultéIntentionnalité Libre-arbitre