Dossier spécial

Céline philosophe (2/5) : Nietzsche, Schopenhauer et le gouffre de la volonté

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Louis-Ferdinand Céline (1894-1961), prix Renaudot en décembre 1932. Couleurs : PM

Louis-Ferdinand Céline (1894-1961), prix Renaudot en décembre 1932. Couleurs : PM. © René Dazy/Rue des Archives

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Tout le monde connaît, bien entendu, le Céline écrivain. Mais que dire du Céline penseur – de ses influences philosophiques qui, pour être rarement évoquées, n’en transparaissent pas moins dans son œuvre, au détour d’une phrase ? Retour sur les grandes figures qui ont influencé l’un des écrivains les plus controversés du siècle dernier. Deuxième épisode : Nietzsche et Schopenhauer.

 

Céline est à la fois obsédé et écœuré par la petitesse indécrottable de l’existence humaine. Comme il l’écrit, « les manigances des hommes ne m’intéressent plus, elles me glacent d’avance — je sais qu’il ne peut sortir des têtes de tous ces fous imbéciles ou de ces démons que d’autres effroyables idées de supplices et des calamités toujours plus horribles — Toutes les manigances battages promesses péroraisons protestations conciliabules des hommes me jettent dans une méfiance extrême. » (Cahiers de prison)

Contre la morale des “petits”

Le portrait de l’humanité qu’il peint n’est pas sans rappeler celui que Nietzsche brosse des « faibles », des vaincus de l’humanité, condamnés au « nihilisme passif », au « ressentiment » et à la « vengeance prévoyante, souterraine, lente à saisir et à calculer ses coups » (Généalogie de la morale, 1887). Engluée dans le nihilisme des « petits surtout, plus abrutis, plus mesquins et plus haineux » (Céline, Voyage au bout de la nuit, 1932), la volonté entravée se s’exprime plus directement, innocemment, elle emprunte les chemins détournés du subterfuge, de la dissimulation, de la machination stratégique. Si elle ne peut vaincre par la force ceux qui l’oppriment, elle les vaincra en les torturant par l’invention d’une conscience morale.

Tout est à vrai dire affaire de vengeance obsessionnelle dans ce monde de petitesse. Tout est une question de coupable, que les volontés vaincues criblent d’accusation et de haine pour détourner la détestation, le dégoût qu’elles éprouvent face à leur propre faiblesse. Chez Nietzsche, l’homme fort ne se laisse pas à aller à pareille bassesse, il ne prend pas « longtemps au sérieux ses ennemis, ses malheurs et jusqu’à ses méfaits » ; il ne se laisse pas contaminer par la « haine monstrueuse, sinistre, intellectuelle et venimeuse », par ces « haines impuissantes, rancies » qui « consument » l’homme, comme le dit Céline, faisant écho à cet aphorisme de La Rochefoucauld, auteur qu’il aime citer : « Lorsque notre haine est trop vive, elle nous met au-dessous de ceux que nous haïssons. »

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