La valse des valeurs

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Cet article est issu du numéro 23 de Philosophie magazine « 23 - octobre 2008 », en kiosque le 25 septembre 2008. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Longtemps caché, stigmatisé par Socrate, Aristote ou la chrétienté, l’argent est consacré par la modernité qui fait de l’appât du gain le grand moteur de la vie sociale. Reste à savoir si sa prétention à fixer la valeur de tous les biens n’est pas démesurée.

Pour tirer un trait sur son passé, un homme met aux enchères sur Internet  « toute sa vie » – sa maison, son travail, ses amis  – et obtient 250 000 euros. Un trader, après avoir acquis des positions faramineuses – 50 milliards d’euros – fait perdre 5 milliards à sa banque. Un jeune handicapé obtient de la justice des indemnités pour le « préjudice d’être né » –, à la suite d’une erreur médicale, sa mère n’avait pu exercer son droit à l’avortement. Une prestigieuse université, Imperial College London, est introduite en bourse. L’Assemblée française s’apprête à légaliser la « gestation pour autrui » et envisage les modalités de rémunération des mères porteuses. Les produits alimentaires de base voient leurs prix s’envoler sur les marchés mondiaux tandis que le système bancaire traverse une crise sans précédent. Le patron d’EADS, avant d’être évincé pour le retard accumulé par sa société, touche un parachute doré de 8,5 millions d’euros. Le président de la République affiche sans complexe son goût du luxe et sa complicité avec les grandes fortunes, et laisse entendre que l’Élysée n’est qu’un détour sur la voie de sa propre réussite (« Je fais ça pendant cinq ans et, ensuite, je pars faire du fric, comme Clinton. 150 000 euros la conférence ! », attribué à Nicolas Sarkozy par Le Point en juillet dernier).

Ces faits d’actualité témoignent de la nouvelle emprise que l’argent exerce dans notre monde. Un argent omniprésent mais dont le statut matériel, intellectuel et moral s’est transformé. Tel est le paradoxe de la situation contemporaine : alors que l’argent modifie les mentalités, redéfinit les élites, pénètre dans les espaces jadis protégés de la politique, de la culture ou de la vie affective, il s’est en même temps dématérialisé. Les cartes de crédit se sont substituées à la monnaie, les écritures comptables aux titres et actions, et la finance au capital. C’est au moment où il devient une réalité virtuelle que l’argent prétend fixer la valeur des biens considérés jusqu’ici comme « hors de prix » ou « hors marché ». Dans ces conditions, on peut se demander si en faisant de l’argent, ancien tabou, notre nouveau totem, nous ne sommes pas en train de nous en remettre à un pouvoir sans fond. Comme le dit Michel Serres, l’argent n’est qu’un « joker », un équivalent général qui a toutes les valeurs et tous les sens pour n’en avoir aucun.

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