Lexique
La volonté de vivre
© Seb Jarnot pour PM
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Cet article est issu du numéro 6 de Philosophie magazine « 6 - février 2007 », en kiosque le 25 janvier 2007. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Le philosophe procède par touches, son œuvre est éclatée en aphorismes et riche de contradictions. Son ton personnel, son style cinglant encouragent une lecture hâtive et partiale. Il existe pourtant une cohérence souterraine à cette pensée : le projet de réveiller en nous le désir de dire oui à l’existence.
Ce cri lancé par le « dément » que Nietzsche met en scène dans le paragraphe 125 du Gai savoir est tout autre chose qu’un slogan antichrétien. Il n’est pas tant une revendication d’athéisme que la mise en évidence d’un problème à penser : celui du nihilisme. Sous ce terme, Nietzsche désigne le processus par lequel certaines valeurs en viennent à perdre progressivement leur autorité régulatrice. Tel est le cas, dans l’Europe du XIXe siècle, des valeurs ascétiques héritées du platonisme et relayées par le christianisme : la croyance à la vérité, à l’existence d’un bien et d’un mal en soi, à un absolu transcendant dont le Dieu chrétien est une figure particulière. Ces valeurs étant les conditions mêmes qui rendaient possible notre forme d’existence depuis plus de vingt siècles, « Dieu est mort ! » est donc une invitation à affronter un choix dramatique : soit sombrer avec elles, paralysé par le sentiment que rien n’a de valeur et que la vie ne vaut pas d’être vécue ; soit tenter d’instaurer des valeurs nouvelles, en accord avec la nature profonde de la réalité, et susceptibles de transfigurer l’existence (voir le paragraphe 346 du Gai savoir). Telle sera désormais la tâche du philosophe.
Éternel retour
L’éternel retour n’est pas une théorie nietzschéenne. Cette idée est d’abord présentée comme un enseignement délivré par Zarathoustra. « Cette vie, telle que tu la vis et l’a vécue, il te faudra la vivre encore une fois et encore d’innombrables fois ; et elle ne comportera rien de nouveau, au contraire, chaque douleur et chaque plaisir et chaque pensée et soupir, et tout ce qu’il y a dans ta vie d’indiciblement petit et grand doit pour toi revenir, et tout suivant la même succession et le même enchaînement » (Le Gai savoir, paragraphe 341). Il est capital de distinguer le contenu de cet enseignement du rôle que Nietzsche entend lui faire jouer. Il ne s’agit pas pour lui de soutenir comme s’il s’agissait d’un fait, donnant lieu à une connaissance, que tout revient, mais plutôt de vouloir que tout revienne. La doctrine se présente en effet comme une expérience, une épreuve de pensée proposée au lecteur : comment réagiriez-vous à la perspective de revivre votre vie une infinité de fois ? Deux attitudes sont possibles : le désespoir pour ceux qui y voient un poids écrasant ou l’enthousiasme pour ceux qui l’acceptent avec ferveur. La pensée de l’éternel retour est un test. Elle ne se contente pas d’un oui « théorique », mais veut pratiquement le oui, et le traduit concrètement dans l’amor fati (« Aime ton destin »), dans la volonté de revivre sa vie à l’identique. Qui s’avérera assez fort pour l’assimiler, pour en faire une valeur et la substituer aux doctrines qui nient et condamnent la vie ?