L’aventure d’un classique

“L’Alternative” : Kierkegaard et l’impossible réconciliation

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“L’Alternative” : Kierkegaard et l’impossible réconciliation

Illustration © Jules Julien pour PM. Inspiration © Arne List/Wikimedia Commons

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Cet article est issu du numéro 171 de Philosophie magazine « La chance, est-ce que ça existe ? », en kiosque le 06 juillet 2023. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Toute sa vie, Søren Kierkegaard s’est senti déchiré entre trois aspirations. Soit se consacrer à l’écriture, à la musique, aux plaisirs sensuels. Soit faire le saut du mariage, ce qu’il redoute tant qu’il va rompre ses fiançailles. Soit être illuminé par la foi. Mais comment ne pas rester perpétuellement insatisfait, si nous prenons chacune de nos décisions sur fond d’angoisse ?


Søren Kierkegaard, les dates clés
1813
Il naît à Copenhague.
1831 Il débute des études de théologie et de philosophie à l’université de Copenhague.
1838 Son père meurt, suivant sa mère et cinq de ses frères et sœurs.
1841 À peine un an après s’être fiancé avec elle, il rompt avec Régine Olsen.
1843 Il publie L’Alternative, La Répétition et Crainte et Tremblement.
1855 Il meurt à seulement 42 ans. 


Qui est Søren Kierkegaard ? Un philosophe danois, vous apprendra Wikipédia, dont le regard perdu dans le vague lui donne des allures de jeune homme romantique. Mais encore ? En plongeant dans son œuvre, on risque de n’être pas beaucoup plus avancé. Prenez L’Alternative (ou Ou bien… ou bien) : publié sans nom d’auteur en 1843, l’ouvrage s’ouvre par un étrange avertissement, qui signale d’emblée le caractère trompeur des apparences : « Peut-être, cher lecteur, as-tu parfois quelque peu mis en doute l’exactitude de la thèse philosophique connue suivant laquelle l’extérieur est l’intérieur, et l’intérieur est l’extérieur. » L’avant-propos est signé d’un « Éditeur », soit la personne censée avoir trouvé un certain nombre de « papiers » dans un secrétaire acheté chez un brocanteur. L’éditeur classe ces papiers en deux parties, qu’il estime être de deux auteurs différents, A et B. Et pourtant, Kierkegaard est bien l’auteur de l’ensemble, y compris de cette histoire rocambolesque. Que d’efforts pour brouiller les pistes !

L’Alternative est une œuvre déroutante non seulement parce qu’on n’est jamais sûr de bien savoir qui parle, mais aussi en raison de son caractère composite. C’est une collection d’essais qui tournent toutefois autour des mêmes thèmes : l’impossibilité de l’engagement, l’angoisse de vivre, la séduction, le mariage. La forme est toujours différente : journal intime (le fameux « Journal du séducteur »), aphorismes (les « Diapsalmata »), lettres (« La Valeur esthétique du mariage ») ou essai plus classique (« Les stades immédiats de l’éros »). Quelle que soit la forme, on sent toutefois affleurer l’expérience, la biographie. On a chaque fois affaire à un auteur à fleur de peau, qui fait de ses angoisses et de sa difficulté à vivre la matière même de son écriture. Encore tout jeune étudiant en théologie à l’université de Copenhague, il confie déjà à son journal l’ennui que lui procure le savoir objectif qui, pour être dans le vrai, ne permet toutefois pas à l’individu de déployer sa liberté : « Et de quoi me servirait-il pour cela de découvrir une vérité soi-disant objective […] de combiner un tout, de construire un monde où je ne vivrais pas, mais que je ferais seulement miroiter aux yeux des autres […] ? De quoi me servirait-il que la vérité fût pour moi froide et nue, indifférente de voir que je la professe ou non, et faisant naître un frisson d’angoisse plutôt qu’un confiant abandon ? Certes, je ne nie pas que j’admets encore un impératif de la connaissance et qu’on peut par ce moyen exercer son action sur les hommes, mais la connaissance doit alors être accueillie en moi de façon vivante, et c’est cela que je reconnais maintenant comme l’essentiel. »

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