L’appel de la transgression
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Cet article est issu du numéro 68 de Philosophie magazine « 68 - avril 2013 », en kiosque le 21 mars 2013. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
C’est un OINI, un objet intellectuel non identifié. Impossible à caser, Georges Bataille, tant il brouille les pistes.
Bibliothécaire de profession, essayiste érudit, Bataille signe parallèlement des récits pornographiques dont les scènes hard n’ont rien à envier à celles de Sade. Éclectique, il s’intéresse à l’histoire de l’art et de la littérature, à l’anthropologie, à l’économie, mais, dès qu’il se les approprie, il fait sortir ces disciplines de leurs gonds. Cela vaut également de la philosophie, dont Bataille se nourrit pour mieux mettre au défi la pensée rationnelle. Transgresser les limites, toutes les limites, du savoir ou de l’existence, tel est son credo jamais démenti. Sa vocation, sa noirceur aussi.
Soit un premier retournement dans sa vie : d’abord converti au catholicisme, Bataille perd « brusquement » la foi et s’adonne dès le début des années 1920 à la débauche, passant ses nuits dans les bars et les bordels parisiens (« une maison close est ma véritable église », Le Coupable). Cette conversion va de pair avec la découverte de Nietzsche : Bataille dévore les pamphlets antichrétiens du penseur, en qui il voit un grand émancipateur incitant à dire oui à tout, y compris à l’obscène, au mal, à la mort. Le roman Le Bleu du ciel retrace l’itinéraire d’un personnage « qui se dépense jusqu’à toucher à la mort à force de beuveries, de nuits blanches et de coucheries » – un double de Bataille, donc, homme par ailleurs d’une courtoisie exquise et qui, la journée, évolue dans l’atmosphère studieuse de la Bibliothèque nationale. Un autre philosophe va le marquer. À partir de 1934, il assiste aux cours révolutionnaires que son ami Alexandre Kojève donne sur Hegel. Cependant, même admiré, le philosophe allemand devient vite un repoussoir pour Bataille. Pourquoi ? Parce qu’il est le penseur du système par excellence ; chez lui, l’esprit surmonte toutes les contradictions et fait du savoir une totalité achevée. Or Bataille fraie une voie inverse : loin de le neutraliser, il entend libérer le négatif, en sonder la puissance dans tous les domaines (c’est la raison pour laquelle il développe une métaphysique de la mort, du mal ou encore de la perte en économie). Son premier ouvrage théorique majeur, L’Expérience intérieure, paru en 1943, oppose déjà aux synthèses hégéliennes des états d’« extase » où le sujet chavire et perd toute forme de connaissance. Le livre s’attire les critiques ironiques de Sartre : l’auteur de L’Être et le Néant qualifie Bataille de « nouveau mystique » qui ferait bien de suivre une analyse… Le « fou » incriminé persiste et signe : jusqu’à la fin de sa vie, Bataille explore le continent noir de l’érotisme, où s’opère une dépossession radicale de soi : « Dans l’érotisme : JE me perds » (L’Érotisme). On comprend dès lors pourquoi l’œuvre perverse polymorphe de Bataille a pu aussi être admirée par les philosophes, car elle déboulonne les idoles de la morale et du sujet clos sur lui-même. Foucault, par exemple, saluera « l’exemplaire entreprise de Bataille qui n’a cessé de rompre en lui, avec acharnement, la souveraineté du sujet philosophant » (« Préface à la transgression »). C’est l’excès qui a rendu possible une telle rupture, un tel éclatement. L’excès (d)écrit et pensé, certes, mais surtout vécu. Si Bataille a transgressé les leçons de la philosophie, c’est que son principal « tort », selon lui, « est de s’éloigner de la vie » (L’Érotisme).