Hors-série "Les anti-Lumières"
Le choix du noir selon Annie Lebrun
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Cet article est issu du Hors-série n°N°33 de Philosophie magazine « Les Anti-Lumières », en kiosque le 21 mars 2017. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Pour Annie Le Brun, la part sombre des Lumières ouvre la pensée occidentale à une nouvelle forme de sensibilité, hantée par le « noir ». Elle raconte comment la nuit a envahi la lumière.
La notion d’anti-Lumières, qui me semble un nouvel effet du rationalisme, je préfère celle de « noir ». Car en considérant le XVIIIe siècle sans idées préconçues, on s’aperçoit que le noir est une invention des Lumières. C’est quelque chose qui apparaît avec le triomphe de la raison. Dans la conception religieuse du monde, le mal avait sa place. Mais à mesure que l’incroyance progresse, l’édifice est de plus en plus ébranlé et les énergies, pour lesquelles existait un dispositif de contrôle, se libèrent. S’ensuit un sentiment de trouble, de menace diffuse, qui va hanter le siècle. Il ne faut pas oublier que, dès leur publication en 1748, les Nuits de Young sont traduites dans toute l’Europe, qu’on redécouvre alors Shakespeare… On perçoit confusément que la lumière des Lumières est menacée par une ombre intérieure. Tous en sont inconsciemment affectés. Et même les esprits les plus éclairés, telle Madame du Deffand qui, en 1767, écrit à son ami Horace Walpole : « Figurez-vous que je déteste la vie, que je me désole d’avoir tant vécu et que je ne me console point d’être née ». On pourrait même envisager la philosophie des Lumières comme une formidable construction pour conjurer le chaos susceptible d’en résulter. En fait, Sade sera le seul à prendre la mesure de ce qui est en jeu : « On déclame contre les passions, sans songer que c’est à leur flambeau que la raison allume le sien », annonçant un bouleversement des sensibilités, qui induit encore la part maudite de notre modernité.