Le réflexe socratique

Le clip “Nous retrouver” de Macron : un paternalisme jovial ?

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Emmanuel Macron à Montauban, lors d’une conférence de presse avec le Premier ministre espagnol, le 15 mars 2021

Emmanuel Macron à Montauban, lors d’une conférence de presse avec le Premier ministre espagnol, le 15 mars 2021. © J.M. Haedrich/Pool/Réa

Un compte à rebours comme à la nouvelle année, des tireuses à bière, des fumigènes, des confettis et une guitare brandie à bout de bras : non, ce n’est pas le clip de promotion d’un club d’école de commerce, mais celui d’Emmanuel Macron, diffusé sur le compte Instagram présidentiel. Prévue pour célébrer le « retour à la vie normale », la vidéo a de quoi dérouter. À l’heure où les variants du virus continuent de sévir, on nous dit de ne pas nous relâcher, tout en promettant un « retour à la vie » plein de confettis… Le summum – par l’absurde – du « en même temps » ?

Pour comprendre ce discours ambivalent, tentons de sonder l’évolution du paternalisme présidentiel au cours de l’épidémie. Si Macron était un père, lequel serait-il ? Réponse avec Jean-Paul Sartre, qui dans Les Mots, raconte le père qu’il n’a jamais eu.

 

 

Le père autoritaire et “respectable locataire”

Un père n’est pas un ami. Il est d’abord celui qui fait preuve d’autorité. Dans Les Mots (1964), Jean-Paul Sartre, décrit le père comme un « respectable locataire ». L’autorité paternelle vit, s’installe dans l’intériorité de ceux sur qui elle s’exerce. Quand le 16 mars 2020, Emmanuel Macron a sommé les Français de profiter du confinement pour lire et « retrouver ce sens de l’essentiel », il s’est immiscé dans leur maison, devenant ce « locataire » imprévu.

Le père qui prévoit et rassure

Le père tente de décider de l’avenir. Emmanuel Macron a décrété pour les citoyens les activités autorisées et encouragées pendant le premier confinement, tout comme le père imaginaire de Sartre aurait décidé du futur de son fils : « Mon géniteur eût décidé de mon avenir : polytechnicien de naissance, j’eusse été rassuré pour toujours. » Si l’autorité paternaliste parvient à se frayer un chemin dans l’intériorité, c’est parce qu’elle s’ancre sur une vide, une incertitude : l’inquiétude de l’enfant quant à sa destinée, celle du citoyen face à l’imprévu.

Le père qui (ne) doute (de rien)

Comme tout le monde, un père se questionne. Pendant la pandémie, Emmanuel Macron a dû reconnaître les erreurs et les tâtonnements gouvernementaux. Mais lors de l’allocution du 31 mars 2021, le président n’a pas parlé à la première personne du singulier mais à celle du pluriel : c’est « nous » qui devons réussir à contrer l’épidémie, c’est aussi « nous » qui avons fait des erreurs. C’est l’une des caractéristiques de l’autorité paternelle, selon Sartre : les doutes d’un père s’expriment comme des certitudes. « Les petites humeurs » deviennent « des principes », « l’ignorance » un « savoir », et les « manies » des « lois ». Le paternalisme consolide l’incertain.

Et maintenant, le papa gâteau ?

Parfois l’autorité faiblit. Après des mois de confinement et un épuisement généralisé, l’autorité brute perd de son pouvoir. « Commander, obéir, c’est tout un » et le père « transmet les violences qu’il subit », écrit Sartre. C’est le message sous-jacent de la vidéo présidentielle : on subit tous la brutalité de l’épidémie et on veut tous revenir à la vie « normale ». Par ce dernier clip, Macron tend donc à donner une image moins austère de son autorité. Il n’est plus le père qui accuse, mais celui qui emmène boire une pinte dans les bars.

En finir avec le paternalisme

« De ma vie, je n’ai donné d’ordre sans rire, sans faire rire », écrit Sartre. Et pour cause, toutes les formes d’autorité n’ont pas le même effet. Faut-il rire du paternalisme ou en pleurer ? Laissons à Sartre le soin de conclure. « Il n’y a pas de bon père, c’est la règle ; qu’on n’en tienne pas rigueur aux hommes mais au lien de paternité qui est pourri ». La sentence peut sembler cruelle dans un cadre familial. Mais dans un contexte politique, le paternalisme – qu’il soit punitif ou enjoué comme la bande annonce d’un film hollywoodien – est-il vraiment une bonne idée ?

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