Le désir
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Cet article est issu du numéro 5 de Philosophie magazine « 5 - hiver 2006 », en kiosque le 07 décembre 2006. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Tantôt le désir est manque et nous voue à l’insatisfaction. Tantôt il est excès et nous galvanise. Plutôt que de nous arrêter à cette contradiction, il est possible de l’assumer pour fonder sur elle un nouvel hédonisme.
Lorsqu’il découvre, sous la contrainte, Le Banquet de Platon, l’élève de terminale apprend, de la bouche de Socrate, que l’amour (Éros) est fils de Poros (monsieur « plénitude ») et de Pénia (madame « carence »). De cette étreinte bizarre, qui unit le manque à l’excès, naît un bâtard hybride, un demi-dieu, triste et joyeux à la fois, qui va, nu-pieds, le long des chemins et qu’oriente, comme l’étoile du Nord, la promesse ajournée d’une satisfaction éternelle (appelée le « Bien »).
«C'est [...] le malheur de l'ignorance ; un homme qui n'est ni beau, ni bon, ni intelligent, s'imagine pourtant l'être assez. Quand on n'éprouve aucun manque, on ne désire pas ce dont on juge ne pas avoir besoin»
Le désir selon Platon, Le Banquet
Ainsi va le désir quand il vient du manque ; ainsi va l’amour qui oscille entre la douleur de l’absence et l’ennui de la possession ; ainsi va la philosophie – l’« amour de la sagesse » – que notre condition mortelle prive, une fois pour toutes, d’atteindre, ici-bas, le but de sa quête. « Éros doit tendre vers le savoir, dit Platon, et, puisqu’il tend vers le savoir, il doit tenir le milieu entre celui qui sait et l’ignorant. » Qu’il soit triste ou joyeux, l’Éros de Platon est un athlète de la béance, un champion de l’incomplétude, le maître à vivre et à penser de ceux qui, indexant le désir sur l’absence, lui refusent, du même coup, la possibilité du contentement, et condamnent la pensée à se mouvoir en deçà de la vraie science qu’elle désire au-delà de tout. Voilà pourquoi le vilain Socrate, en guise de première leçon, refuse de faire l’amour avec le bel Alcibiade : lâchant la proie pour la lumière, la philosophie commence par une réforme du désir qui se détourne du corps à la beauté périssable, pour déshabiller l’âme et traquer (vainement) la beauté toute nue. Identifier le désir au manque, c’est se méfier du plaisir (qui ne dure pas), remiser la plénitude au rang des objets introuvables, c’est donner un sens à la pensée, enfin, tout en la privant, à jamais, de la quiétude. C’est donc au nom du désir lui-même, du désir véritable, que Socrate éconduit son prétendant, à l’image du vieux prêtre de Maupassant (Après) qui choisit l’abstinence parce qu’il veut « sacrifier les joies possibles, pour éviter les douleurs certaines ». Quand il naît du manque, c’est-à-dire quand on lui donne une raison d’être, le désir écarte le provisoire, de peur d’y perdre la tête, et se prive du réel, de peur qu’il ne passe. Quand le désir est manque, la philosophie n’est que l’humble suivante d’un savoir hors de portée, dont l’autorité repose sur la certitude de son absence. Quand le désir répudie l’éphémère, quand il veut décrocher la Lune, la sagesse a le goût du repas de Tantale et la philosophie devient cette école de frustration où, comme dit Karl Jaspers, « les questions sont plus essentielles que les réponses ». Éros est, en cela, le philosophe par excellence puisque, « à la différence du savant ou de l’ignorant, lui n’est jamais comblé ». Mais comment serait-il sage d’aimer la sagesse, si on aime ce qu’on n’a pas ? Qu’il se prive du sensible au nom de l’éternel ou qu’il se gave de chair, faute d’absolu, le désir comme manque se déteste lui-même, le désir désire ne plus désirer et l’« amour de la sagesse » est un amour fou.