L'exemple

Le morceau de sucre d’Henri Bergson

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Cet article est issu du numéro 11 de Philosophie magazine « 11 - été 2007 », en kiosque le 05 juillet 2007. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Nous n’arrivons pas à saisir par la pensée le temps, qui est écoulement perpétuel. Mais il suffit de faire une expérience simple – attendre qu’un morceau de sucre fonde – pour s’apercevoir que l’Univers « dure ». Une découverte métaphysique.

L’amateur d’eau sucrée du xixe siècle, comme le buveur de café moderne, est confronté à un fait agaçant : il lui faut attendre que le sucre fonde. Faites le test : vous aurez beau touiller avec votre cuillère, vous pourrez certes réduire, mais en aucun cas supprimer l’attente, l’impatience, devant la lenteur de la dissolution de ces maudits grains de sucre. Ce « petit fait » peut sembler trivial. Henri Bergson l’évoque cependant à deux reprises, aux chapitres I et IV de l’Évolution créatrice, pour illustrer un concept fondamental : la durée.

La pensée abstraite nous donne une vision quantitative et avant tout spatiale du temps, découpé en unités facilement représentables dans un plan à deux dimensions : les instants sont différents points T sur la ligne du temps, et les quarts d’heure, autant de parts égales découpées dans le gâteau rond de l’horloge. Mais cette vision rigoureuse, mathématique du temps n’a paradoxalement rien de temporel. Si nous cherchons à saisir le présent, celui-ci nous échappe ; notre intelligence est dépassée par le mouvement incessant du passage du passé au futur. Le temps vécu est hétérogène : nous avons beau connaître le temps en le mesurant, savoir que 3 minutes sont égales à 3 x 60 secondes, cet intervalle qui nous semblait si court en regardant notre série préférée nous semble tout à coup interminable si nous attendons notre œuf à la coque. Or, avec sa pensée abstraite, son fonctionnement mathématique, notre intelligence pure ne peut saisir de la durée qu’une juxtaposition d’états isolés. Telle le cinématographe, qui reconstitue artificiellement le mouvement par des clichés figés, l’intelligence réduit la durée au temps scientifique, à la spatialité inerte d’une suite d’instantanés. Mais si l’intelligence peut sans problème appréhender l’espace – qui peut s’analyser de l’extérieur –, la durée ne peut se saisir, elle, que de l’intérieur, par l’intuition.

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