Le possible
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Cet article est issu du numéro 4 de Philosophie magazine « 4 - oct./nov. 2006 », en kiosque le 28 septembre 2006. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Jusqu’au bout, on aime à croire que « tout est possible ». Pourtant, le possible n’est rien, sinon une manière de rêver le passé.
Si par « possible » on entend ce qui n’est pas impossible – l’être ou l’événement dont l’existence n’est pas contradictoire mais que la série des causes et des effets néglige de mettre au monde –, alors le possible n’existe pas, ou pas encore (et pour cause : où est le monde possible dans lequel Zidane se retient d’asséner, un peu trop tôt, son légitime coup de boule ?). Si le « possible » désigne, au contraire, ce qui existe actuellement et dont il faut penser, en conséquence, qu’il était « possible » (c’est-à-dire en germe) avant d’advenir, alors le possible est un contresens, ou « le mirage, dit Henri Bergson, du présent dans le passé ». Tout le problème vient que nous glissons, insensiblement, de la définition négative du « possible » comme absence d’empêchement – la non-impossibilité que quelque chose se réalise – à l’idée positive (mais insensée) que le possible préexiste, tel un monde virtuel, à sa réalisation.
Dans l’essai sur « Le possible et le réel » que Bergson recueille dans La Pensée et le Mouvant, le philosophe relate in extenso la conversation surréaliste qu’il eut, au sortir de la Grande Guerre, avec un journaliste convaincu, à tort, de lui poser les bonnes questions : « Monsieur Bergson, comment concevez-vous la grande œuvre dramatique de demain ? – Si je le savais, je la ferais, mais l’œuvre dont vous parlez n’est pas encore possible. – Il faut pourtant bien qu’elle le soit, puisqu’elle se réalisera. – Non, elle ne l’est pas. Je vous accorde, tout au plus, qu’elle l’aura été. » Autant dire que, pour Bergson, c’est l’existence elle-même, en étant ce qu’elle devient, qui donne naissance à l’idée de possible, qui, en advenant, dicte à la conscience l’idée rétroactive d’un possible antécédent.