Le soin, la discipline, l’instruction
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Cet article est issu du numéro 72 de Philosophie magazine « 72 - septembre 2013 », en kiosque le 22 août 2013. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Il y a encore quelques années, s’interroger sur la bonne éducation sonnait comme une provocation ou de l’ironie, tant l’expression est passéiste et socialement connotée, renvoyant à l’image inégalitaire et hypocrite de l’éducation bourgeoise. Depuis la fin des années 1950, n’a-t-on pas tout mis en œuvre, en effet, pour se débarrasser des rengaines de l’éducation à l’ancienne – bonnes manières et punitions, cours de piano et maintien de premier de la classe ? À la maison, on a préféré la spontanéité à la soumission, la complicité à la sévérité. On a remplacé le « finis ton assiette » par le « sers-toi, et n’oublie pas de te resservir, s’il te plaît ». Entre les parents et les enseignants, la figure du psy est apparue pour vanter les vertus de l’expression des émotions. Avec le sociologue Pierre Bourdieu, on a voulu réformer l’école afin de la rendre enfin égalitaire, par-delà les mirages de l’élitisme républicain. Ce projet s’est traduit par la réorientation de l’éducation vers ce qui échappe à l’influence familiale, donc à la reproduction sociale. On s’est concentré sur des compétences mesurables (ce que la culture n’est guère) et du langage technique (censé mettre sur le même plan fils de bourgeois et enfant d’ouvrier). Mais ce rêve d’une éducation enfin démocratique s’est brisé sur les moyens qu’on a choisis pour le réaliser : la critique sans nuances des règles et la croyance en une « science de l’éducation » introuvable.
Or selon Kant, l’éducation réussie est dialectique. Elle repose sur l’articulation bien menée de trois étapes distinctes et apparemment contraires : le soin (qui protège), la discipline (qui forme), l’instruction (qui rend libre). Ces moments doivent se succéder, chacun rendant possible le suivant. Ils s’enchaînent naturellement d’année en année, puisque le soin permet de sauvegarder le nourrisson, la discipline, « purement négative », de faire sentir à l’enfant « la contrainte des lois » (Traité de pédagogie, 1803), avant que l’instruction ne le fasse accéder à la vraie liberté. Leur mélange doit aboutir, dans l’esprit du philosophe, à la naissance de quelqu’un qui « ose savoir », qui respecte les lois mais critique ce qui ne convient pas, qui est savant mais peut penser par lui-même, qui est fidèle à ce qui lui a été transmis mais qui demeure autonome et réinvente son héritage. Cet idéal des Lumières est encore celui de la République et de nombreuses familles.