Le visage, ce qu’il révèle
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Cet article est issu du numéro 64 de Philosophie magazine « 64 - novembre 2012 », en kiosque le 25 octobre 2012. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
« À partir de quarante ans, on a la gueule qu’on mérite », dit une expression proverbiale.
Sur un ton plus relevé, on retrouve exprimée la même idée dans La Chute, d’Albert Camus. Âgé de 43 ans, le romancier au physique envoûtant, mélange d’Humphrey Bogart et de James Dean, fait dire à son personnage Jean-Baptiste Clamence : « Hélas ! après un certain âge, tout homme est responsable de son visage. Le mien… mais qu’importe ! Le fait est là, on me trouvait du charme et j’en profitais. » Mais de quelle forme de mérite ou de responsabilité est-il question ici ? Est-il juste de penser que notre mode de vie et notre caractère finissent par déteindre sur nos traits, par les reconfigurer, de telle sorte qu’ils effacent le legs originel de la génétique ? Et peut-on se rendre pleinement maître et possesseur de sa figure ?
Un livre ouvert ?
Dès que l’on essaie de réfléchir à ces questions, une première remarque s’impose : il y a une asymétrie fondamentale entre la manière dont je perçois le visage des autres et celle dont je me rapporte à ma propre apparence. Il est rarissime qu’autrui ait, à mes yeux, un visage qu’il ne mérite absolument pas, qui ne reflète nullement sa personnalité. J’appréhende autrui – la personne que j’aime, un parent, un ami, voire un passant dans la rue – comme un tout, un corps-esprit, et ne suis absolument pas dualiste en la matière. Le visage de l’autre ne m’apparaît jamais comme la contradiction ou la trahison de son identité profonde ; il en est au contraire le prolongement naturel. Il coule de source, de même que sa voix, sa démarche ou sa silhouette. Mieux, je ne peux m’empêcher, lorsque je dévisage autrui, de déchiffrer certains détails qui me semblent significatifs. Si quelqu’un a le regard fuyant, c’est peut-être qu’il est lâche. S’il a le front perpétuellement moite, c’est sans doute qu’il a quelque chose à se reprocher. S’il a les sourcils tombants, cela dénote de la tristesse. S’il a une bouche proéminente, charnue, c’est qu’il est prêt à dévorer le monde. Si ses joues sont rouges, c’est qu’il s’agit d’un bon vivant. Ses yeux brillent d’une certaine manière ? Il est ironique, peut-être se moque-t-il de moi. La télépathie est impossible, et pourtant je considère le visage d’autrui comme un livre ouvert, qui me donne non seulement des informations sur sa psychologie, mais me communique également, par empathie, par contagion, des émotions.