Dossier / “Faut-il suivre son intuition ?”
À l’écoute de notre voix intérieure
©Pupa Neumann/plainpicture
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Cet article est issu du numéro 162 de Philosophie magazine « Faut-il suivre son intuition ? », en kiosque le 25 août 2022. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Le dialogue que nous menons avec nous-même accompagne nos sensations, nous murmure ce que nous devons dire ou faire, et nous sermonne silencieusement lorsque nous ne sommes pas à la hauteur de la situation… Il n’avait jamais fait l’objet d’un traité de philosophie. La chercheuse Hélène Lœvenbruck s’y est attelée, en s’appuyant sur les neurosciences comme sur la littérature.
Pourquoi vous êtes-vous intéressée au phénomène de la voix intérieure ?
Hélène Lœvenbruck : Mes parents, professeurs d’anglais, m’ont poussée à apprendre l’anglais, le russe et l’allemand. Capable assez tôt de m’exprimer en plusieurs langues, je me demandais si ce que je ressentais dépendait de la langue dans laquelle je l’exprimais. Ensuite, j’ai fait des études d’ingénieur, et ma thèse en sciences cognitives portait sur la mise au point d’un robot simulant la parole humaine, avec ses intonations, ses inflexions de voix… Pour contrôler un tel robot, il fallait introduire des systèmes de prédiction. C’est ainsi que nous parlons : avant d’émettre une parole, nous produisons des prédictions sur les conséquences de notre action en préparation. Ce mode de prédiction intervient tout au long du processus de parole, en cascade : au moment où je planifie mon énoncé, où je choisis les mots, où je programme mes mouvements articulatoires… Ces prédictions nous permettent d’ajuster l’opération en cours avant même qu’elle soit effectuée. Si l’on veut faire parler les robots de façon fluide, il faut leur implémenter le même système de contrôle prédictif. C’est par ce biais que j’en suis venue à m’intéresser à l’endophasie, le langage à l’intérieur de soi – du grec éndon, « en soi », et phásis, « parole » –, la parole silencieuse, souvent dialogique, que l’on entretient avec soi-même.
Les enfants expriment à voix haute ce qui leur passe par la tête. La voix intérieure est-elle le produit de l’injonction des adultes à intérioriser leur pensée ?
Lorsqu’ils jouent seuls, les enfants n’hésitent pas à exprimer à voix haute leur pensée. Ils ont un langage « égocentrique » ou « privé », parfois sous forme de dialogue destiné à eux-mêmes. Parce qu’ils ne peuvent pas le contenir ? Ou y sont-ils contraints par l’éducation ? Une chose est sûre : les réseaux du contrôle inhibiteur, dans le cortex préfrontal, se développent tardivement. Parce qu’ils veulent garder certaines pensées secrètes ou parce que les adultes les y encouragent, les enfants apprennent à internaliser le langage privé. Au sein de mon laboratoire, nous demandons aux enfants d’apparier des images selon la forme sonore des mots associés, sans prononcer les mots à voix haute. Selon nos premiers résultats, ils y arrivent dès 4 ans, voire plus tôt. C’est le signe que les autres jouent un rôle décisif dans la mise en sourdine de notre parole intérieure.