Alain Berthoz: “Une pensée libre est toujours en mouvement”

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Cet article est issu du numéro 98 de Philosophie magazine « Qu’est-ce qu’être fort ? », en kiosque le 24 mars 2016. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

L’œuvre du neurophysiologiste Alain Berthoz éclaire d’un jour nouveau les rapports entre pensée et action. Adepte de l’interdisciplinarité, il n’a jamais cessé de dialoguer avec la phénoménologie de Husserl ou de Merleau-Ponty, dont beaucoup d’intuitions sont aujourd’hui confirmées par les neurosciences.

C’est un homme accort et sémillant qui me promène ce matin dans les couloirs du Collège de France pour me faire visiter son laboratoire de recherche, tout en m’entretenant de ses nouveaux protocoles expérimentaux – il est question de monde virtuel, d’avatar, de double logé dans notre esprit. Il est facile, lorsqu’on est à ses côtés, d’oublier qu’Alain Berthoz vient de fêter ses 77 ans. « C’est formidable, glisse-t-il en tournant la clé de la porte de son bureau, le Collège de France a créé pour moi un statut de professeur honoraire habilité à diriger une équipe de recherche ! Je peux ainsi continuer à travailler et à parcourir le monde pour partager le fruit de nos découvertes. »

Alain Berthoz n’est pas seulement un homme d’action qui, tout au long de sa vie, s’est activé à transgresser les frontières des disciplines scientifiques afin de mieux éclairer les ressorts du fonctionnement humain. Il est, plus profondément, un homme qui a pensé à l’action.

Alain Berthoz en six dates

  • 1939 Naissance le 18 février à Neuilly-sur-Seine 
  • 1981 Création du Laboratoire de physiologie neurosensorielle au CNRS 
  • 1983 Première expérience dans l’espace, avec le spationaute Jean-Loup Chrétien 
  • 1993 Entrée au Collège de France et création de la chaire de physiologie de la perception et de l’action 
  • 1997 Parution du Sens du mouvement 
  • 2014 Parution de La Vicariance

Ses livres, qu’il a commencé à publier à l’âge où d’autres prennent leur retraite, éclairent d’un jour nouveau le fonctionnement cérébral. Car loin de se présenter comme un agrégat de neurones qui enregistrent, calculent et commandent, notre cerveau est avant tout ancré dans le corps, mobilisé par l’émotion, toujours tendu par l’anticipation de l’acte à venir. Antidualiste au possible, donc. Berthoz ne se contente pas, en bon physiologiste, de croiser les résultats d’enregistrement d’IRM, d’études de biologie cellulaire, de raisonnements mathématiques non euclidiens ou d’expériences de psychologie cognitive. Nourri de la lecture des philosophes, et en particulier des phénoménologues, il a été amené à donner raison à Husserl et à Merleau-Ponty. Eux avaient eu l’intuition d’une conscience qui toujours se projette, mimétise son prochain, porte en elle la chair du monde. La physiologie, en général, et Berthoz, en particulier, nous en présentent aujourd’hui les preuves scientifiques.

Cet élan ininterrompu ne relève pas cependant d’une simple libido sciendi. Car, à écouter Berthoz nous parler de ses cauchemars quotidiens, des premières années de sa vie passées sous la menace d’une rafle nazie – une grande partie de sa famille, juive, a été massacrée dans les camps de concentration –, de son engagement pour la protection de l’enfance et pour les progrès de la tolérance, on comprend que son œuvre est sous-tendue par une inquiétude aiguë, jamais apaisée. Comme une aspiration à renouer avec «l’unité de l’homme », comme le dit le titre d’un colloque scientifique international que Berthoz rêve de monter prochainement. Bon pied et œil juvénile, donc.

 

Avant de publier votre premier livre, à presque 60 ans, quel a été votre parcours ?

Alain Berthoz : C’est un parcours à la fois simple et complexe. J’ai été pendant la Seconde Guerre mondiale, avec ma sœur, un enfant caché à Beauvallon [Drôme], grâce à des femmes extraordinaires, des Justes. Pour cette raison, et d’autres, j’ai été animé très tôt par des idéaux humanistes, qu’il s’agisse de militer contre les tortures en Algérie ou la guerre au Vietnam, de travailler à améliorer la santé des travailleurs ou, à 17 ans, de partir pour l’Afrique du Sud afin de renverser l’apartheid – je n’ai malheureusement pas trouvé assez d’argent et j’ai atterri en Côte d’Ivoire !

 

À cette époque, à quel métier vous destiniez-vous ?

Je voulais être médecin. Mais un oncle m’a conseillé de faire une grande école – qui, en France, me permettait de choisir n’importe quelle carrière. J’ai donc intégré l’École des Mines de Nancy et j’ai eu la chance extraordinaire, qui s’est renouvelée tout au long de ma carrière, de tomber sur un homme qui m’a laissé faire ce que je voulais. Lorsque j’ai dit au directeur de l’école Bertrand Schwartz que le métier d’ingénieur ne m’intéressait pas beaucoup, il m’a répondu : « Berthoz, faites comme vous l’entendez. » J’ai donc étudié en parallèle la psychologie et la psychiatrie, et c’est à cette époque que j’ai lu attentivement les écrits phénoménologiques de Sartre et de Merleau-Ponty – mais, déjà, j’avais passé le bac philo en même temps que le bac maths. Je partageais avec eux l’idée qu’une pensée libre est une pensée incarnée, en acte, toujours en mouvement.

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