Entretien

Olivier Haralambon : “La philosophie m’a sauvé la vie”

Temps de lecture : 9 min

Olivier Haralambon : “La philosophie m’a sauvé la vie”

Olivier Haralambon, en 2017 (photo recadrée). © Pablo Chignard/Divergence

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Après dix ans de carrière dans le cyclisme professionnel, le journaliste Olivier Haralambon a entrepris, à 37 ans, des études de philosophie avec un appétit décuplé. Et c’est en sportif, avec « un corps en forme », qu’il a abordé la vie de l’esprit. Un jour, il a dû lire et travailler la Phénoménologie de la perception de Merleau-Ponty et s’est construit sa méthode comme un vrai programme d’entraînement sportif et de dépassement de soi.

 

Face à un livre difficile, nous avons tendance à nous dire : « Ce livre n’est pas pour moi. » Comment décririez-vous cette expérience ?

Olivier Haralambon : Un livre qui « n’est pas pour moi » est souvent un livre devant lequel on n’est pas légitime, parce qu’il est supposé avoir une technicité au-dessus de nos moyens ou exiger une culture dont on se sait dépourvu. Mais c’est au fond un livre dont on se prive. Évidemment, un historien aura une compréhension plus précise que la mienne d’un livre d’histoire, ou un philosophe pour lire la philosophie, mais je crois qu’il est impossible de ne rien tirer d’un texte, quels que soient nos moyens au départ. J’éprouve pour ma part une sorte d’érotique du livre. Ouvrir un livre qui « n’est pas pour moi », c’est comme rencontrer une femme qui « n’est pas pour moi », c’est subvertir un interdit : on est attiré par ce qui ne nous est pas adressé, ou pas a priori réservé. J’éprouve quelque chose de très excitant à approcher la Phénoménologie de la perception, de Merleau-Ponty, ou la Critique de la raison pure, de Kant, ou même La Divine Comédie de Dante : la difficulté elle-même est attirante…

 

Vous avez repris des études de philosophie assez tardivement, après dix ans de carrière de coureur cycliste. Vous parlez du moment où il vous a fallu lire Merleau-Ponty presque comme d’une épreuve sportive : c’est le col qu’il faut aborder par la face nord !...

En effet, mais c’est ainsi que mon professeur de philosophie de l’époque me l’a présenté ! J’étais revenu à la philo par le biais de la formation professionnelle, par un cursus de cours étalé sur deux ans qui m’a permis d’obtenir un diplôme d’Université de Paris-12, grâce auquel j’ai pu m’inscrire en maîtrise, puis en DEA (Master 1 et 2 de l’époque). Je présentais un projet de mémoire sur la phénoménologie de l’effort, ou du corps pédalant, à Frédéric Gros. Et là, en se passant la main dans les cheveux avec un air embarrassé, il m’a dit que je ne pouvais pas éviter de lire « vraiment » la Phénoménologie de la perception, de Merleau-Ponty. « Je vous préviens, a-t-il ajouté en substance, c’est un assez gros livre, plutôt difficile, mais il va falloir y passer ! » Je croyais entendre un entraîneur qui m’annonçait qu’il allait falloir passer à la vitesse supérieure. Et de fait, dès la première page, j’ai été brutalement devant quelque chose qui m’a dépassé. Cette brutalité est comparable à celle du désir : on en rêvait, maintenant on l’a à portée de main, on est à pied d’œuvre, on est ébloui, mais comment on va faire ? Il s’agit alors, comme dans le désir, d’en faire vraiment une expérience. 

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