Un grand concept expliqué
“L’enthousiasme” chez Shaftesbury, c’est quoi ?
Anthony Ashley-Cooper, troisième comte de Shaftesbury (1671-1713). © Domaine public
Qu’est-ce qui distingue un fanatique d’un croyant inspiré ? Et comment s’en protéger sans recourir à la contrainte et à la violence ? C’est l’interrogation ouverte par le philosophe et homme politique anglais Anthony Ashley-Cooper, dit Shaftesbury (1671-1713), dans sa Lettre sur l’enthousiasme. Nicolas Tenaillon a relu ce classique qui ouvre la voie à une culture de la tolérance religieuse, empreinte d’humour et d’ironie.
Alors que le mot désigne aujourd’hui un état positif d’exaltation extrême, Anthony Ashley-Cooper, connu par son titre de troisième comte de Shaftesbury, auteur en 1708 d’une Lettre sur l’enthousiasme qui deviendra célèbre, s’en tient au sens religieux du terme pour désigner et stigmatiser l’état d’esprit des protestants qui ont fui la France et émigré à Londres après la révocation de l’édit de Nantes (1685). Mais que leur reproche-t-il exactement ? En quoi l’enthousiasme peut-il être dangereux… et l’est-il fatalement ?
Un élan d’inquiétude
Pour comprendre ce que Shaftesbury entend par enthousiasme, il est nécessaire de resituer dans son contexte la fameuse lettre qu’il lui consacre : alors que la Glorieuse Révolution anglaise (1688) a permis, en instituant la monarchie parlementaire, de penser le fanatisme dans un cadre politique rassurant et de promouvoir la tolérance en Grande-Bretagne, l’arrivée en 1706 de prophètes cévenols (les camisards, en particulier Durand Fage, Jean Cavalier de Sauve, Elie Marion) chassés de France par Louis XIV suite à la révocation de l’édit de Nantes, inquiète le pouvoir anglais.
“La dangerosité de l’enthousiasme vient de ce que cette passion est communicative”
Le risque est grand en effet de voir le fanatisme réapparaître en Angleterre comme à l’époque de Cromwell, ce qui aurait pour conséquence d’enflammer le débat politique à Londres qui ne compte pas moins de 30 000 protestants réfugiés et 37 églises françaises. Que faire alors face à ces prophètes de malheur qui, entre autres tragédies, annoncent la destruction prochaine de la capitale anglaise ?
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Calme ta joie !
La réponse de Shaftesbury s’appuie sur une analyse anthropologique de l’enthousiasme. Qu’est-ce donc que l’enthousiasme ? C’est le dérèglement d’une passion qui fait partie de la nature humaine et qui en elle-même n’est pas mauvaise : c’est une « merveilleuse disposition vis-à-vis des objets surnaturels » (VI) comme le suggère l’origine étymologique du terme, issu du grec en-theós (ἐνθεός) et qui signifie : être inspiré par un dieu. Mais sa dangerosité vient de ce que cette passion est communicative. Elle se propage rapidement et peut faire céder à la panique et à la fureur. L’enthousiasme devient alors une pratique mélancolique de la religion où le rapport au divin n’est plus fondé que sur la tristesse et la crainte.
“Les hommes trop fervents peuvent devenir de mauvais citoyens”
Or les protestants comme les catholiques peuvent engendrer ces mauvaises dispositions qui poussent les hommes trop fervents à devenir de mauvais citoyens. Comme l’écrit Shaftesbury dans son Enquête sur la vertu (1699) :
“On peut dire que la religion est en nous trop forte si du fait de l’intensité de l’extase et de la contemplation dévotes, nous devenons incapables d’accomplir les véritables devoirs et offices de la vie civile”
Anthony Ashley-Cooper, troisième comte de Shaftesbury, op cit., II, 1
Aussi pour lutter contre le fanatisme, convient-il d’éviter la persécution et la contrainte qui ne font qu’aggraver la mélancolie des « prophètes » et la fureur de ceux qui en sont les victimes. Mais quelle sera alors la bonne méthode pour se protéger des illuminés ?
L’humour comme contrepoison à l’intolérance
Shaftesbury recommande celle, non violente, du « wit and humour » : « l’esprit » permet en effet de discerner l’imposture dans laquelle se perdent les illuminés, car une vérité qui ne supporte pas la raillerie devient suspecte, la gravité étant l’essence même de l’imposture (Socrate, lui, acceptait les moqueries d’Aristophane). Quant à la « bonne humeur », elle permet une pratique saine de la religion en mettant à distance ce qu’elle contient d’incitation à l’intolérance. Tout le sel de la lettre est ainsi de prévenir ironiquement les enthousiastes qu’on ne leur fera pas le plaisir de les persécuter comme les Français ont eu la mauvaise idée de le faire : qu’ils ne s’attendent pas à être « lapidés honnêtement » ou qu’on leur fasse « la faveur de les pendre ». Non, lit-on dans la lettre, « nous autres Anglais, qui sommes maîtres en notre pays, ne tolèrerons pas que les enthousiastes soient traités de cette manière ».
“Une vérité qui ne supporte pas la raillerie est suspecte”
Reste que si Shaftesbury oppose l’inspiration à l’enthousiasme, il doit reconnaître qu’il est bien difficile de les distinguer : « L’inspiration est un sentiment réel de la présence divine, et l’enthousiasme en est un faux. Mais la passion qu’ils suscitent est véritablement semblable » (Lettre sur l’enthousiasme, VII). Il n’est donc jamais facile de discerner les fanatiques pour s’en protéger. Mais lorsqu’on y parvient, l’enthousiasme devient louable. Qui incarne alors le mieux l’enthousiasme authentique ? Ce sont les génies artistiques comme Shakespeare ou Milton, qui par leurs œuvres inspirées participent directement à la créativité de la nature s’il est vrai, comme Shaftesbury l’écrit dans Soliloque ou Conseil à un auteur (1710), que « le poète est un second créateur, un véritable Prométhée au-dessous de Jupiter ».
À l’enthousiasme dangereux des faux prophètes, il convient donc d’opposer l’enthousiasme rare et fertile du grand poète dont Shaftesbury est l’un des premiers penseurs à théoriser le génie.
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