Un grand concept expliqué
“L'épochè” chez les sceptiques, c’est quoi ?
Sextus Empiricus, principal représentant du scepticisme antique. © Domaine public
C’est l’un des mots grecs les plus connus de l’histoire de la philosophie : « épochè », ou « suspension du jugement ». Nicolas Tenaillon nous explique ce que les sceptiques entendent par-là, et pourquoi ils jugent ce refus de trancher compatible avec une vie bonne.
En grec ancien, cette expression se dit en seul mot : épochè (ἐποχή). Si ce terme peut être utilisé pour désigner un arrêt dans le temps ou un point fixe, il prend un tour spécifique chez les sceptiques où il renvoie à une attitude sinon une injonction : s’abstenir de trancher. Mais est-il possible de fonder une sagesse sur la suspension de tout jugement ? Démission dans la quête de connaissance ou exigence jamais satisfaite de rigueur, comment les sceptiques peuvent-ils trouver leur bonheur dans la pratique de l’épochè ?
Tout se vaut ?
De Pyrrhon, qui fonde le scepticisme au IVe siècle avant Jésus-Christ, jusqu’au médecin Sextus Empiricus, qui en résume l’enseignement essentiel à la fin du IIe siècle de notre ère, l’épochè traverse comme un mot d’ordre tout le scepticisme antique. C’est que, pour cette école, juger ne permet pas d’atteindre la vérité, dont il est impossible de dire si elle existe ou non puisqu’elle reste inaccessible. Non pas qu’il faille en revenir à la multiplicité des opinions à laquelle s’en tiennent les sophistes. Mais leur examen (skepsis, en grec, d’où est tiré le nom de l’école des sceptiques) révèle qu’aucune ne peut l’emporter sur les autres parce qu’elles sont de force égale (isosthénéia). C’est pourquoi Sextus définit l’épochè ainsi :
“La suspension de l’assentiment est l’arrêt de la pensée du fait duquel nous ne rejetons ni ne posons aucune chose”
Sextus Empiricus, Esquisses pyrrhoniennes
On comprend que cette non-adhésion requiert de savoir utiliser un arsenal complet de contre-arguments (appelés modes ou tropes) pour montrer qu’une chose n’est « pas plus ceci que cela » (ou mallon), expression grammaticale qui permet d’établir que tous les jugements se valent. Pour les sceptiques en effet, toute démonstration est réfutable parce qu’elle peut être contestée par les modes de la discordance (la diversité sensible fait que, par exemple, le miel paraît amer à celui qui a un ictère), de la régression à l’infini, de la relation (toute représentation est relative à un point de vue déterminé), de la pétition de principe, du diallèle (ou démonstration circulaire).
Rien n’est vrai !
Sextus propose ainsi, avec ces cinq tropes, un trajet réfutatif complet qui prend au piège toute proposition prétendument démontrée. Habilement, il établit même que les contre-arguments ne sont pas en eux-mêmes vrais. Leur valeur est purement réfutative mais ils ne se soutiennent pas eux-mêmes : ils s’éliminent par retournement (peritropos). Autrement dit, une proposition réfutative détruit une proposition affirmative puis s’autodétruit elle-même puisqu’elle ne vaut pas plus que ce qu’elle critique.
“Pour celui qui avait suspendu son assentiment, la tranquillité en matière d’opinions s’ensuivit fortuitement”
Pour convaincre qu’une affirmation peut en invalider une autre tout en étant fausse, Sextus recourt à un exemple médical, celui des purgatifs. Ceux-ci ont en effet pour spécificité qu’après « avoir fait s’évacuer les matières, ils s’évacuent eux-mêmes par le bas et sont éliminés ». Il en est de même pour la flamme de l’incendie qui disparaît après avoir consumé tout ce qu’elle peut brûler. Ainsi, pour les sceptiques, non seulement aucune proposition ne peut être vraie, mais encore la proposition « Aucune proposition ne peut être vraie » ne peut être considérée comme vraie elle-même puisqu’elle s’autodétruit.
À quoi bon ?
Cependant, quel bénéfice y a-t-il à soutenir qu’on peut tout réfuter, et donc à suspendre son jugement pour vivre sans inclination (aklinesis) et sans opinion (adoxa), de manière indifférente (apatheia) ? À la différence des stoïciens qui finissent par donner leur assentiment à ce qu’ils examinent, les sceptiques ne cessent jamais de douter. Mais n’est-ce pas là une source de troubles et de malheur ? Non, selon eux, car comme l’examen est sans fin, ils décident de l’arrêter. Or ce choix en apparence arbitraire se révèle raisonnable. Comme toutes les écoles antiques, les sceptiques visent la sagesse. Mais, de leur propre aveu, s’ils ont trouvé le moyen de l’atteindre, il s’agit d’un hasard. C’est là l’effet heureux et inattendu de l’épochè : « Pour celui qui avait suspendu son assentiment, la tranquillité en matière d’opinions s’ensuivit fortuitement (tuchè) », car au départ, l’expérience d’incertitude pouvait faire de l’enquête une inquiétude perpétuelle.
Être heureux !
Sextus poursuit son explication avec cette analogie : de même que l’artiste Apelle, voulant peindre l’écume d’un cheval sans y arriver, jeta une éponge sur sa toile par dépit, ce qui par un heureux hasard produisit l’effet qu’il recherchait, de même les sceptiques découvrent par hasard que l’épochè produit l’ataraxia, l’absence de trouble de l’âme. Ce recours au hasard est une réponse adressée à ceux qui reprochaient aux sceptiques de poser dogmatiquement un but à leur recherche. L’une des découvertes majeures du scepticisme est que l’incapacité de juger n’est pas une impuissance mais une source de bonheur.
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C’est pourquoi Sextus, présentant son école, la résume de la sorte :
“Le scepticisme est la faculté de mettre face à face les choses qui apparaissent aussi bien que celles qui sont pensées […] du fait de la force égale qu’il y a dans les objets et les raisonnements opposés, nous arrivons d’abord à la suspension de l’assentiment, et après cela à la tranquillité”
Sextus Empiricus, op. cit.
Dit brièvement, quoiqu’en termes plus savants : l’isosthénie entraîne l’épochè, d’où procède l’ataraxie. Et l’on mesure toute l’originalité de la sagesse sceptique : grâce à l’épochè, le sceptique éprouve la joie pure d’une pensée sans objet qui jubile de fonctionner à vide et atteint la félicité dans une extase sans contenu.
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