Imaginaires
Les Amazones ont-elles vraiment existé ? Les hypothèses des philosophes, de Platon à Beauvoir
Hommes combattant des Amazones à cheval, d’après un vase à figures rouges de la Grèce antique. © Archives Charmet/Bridgeman Images
Cet article est réservé aux abonnés.
L’historienne anglaise Bettany Hughes pense avoir découvert, en Azerbaïdjan, des sépultures d’« Amazones » vieilles de quatre millénaires. L’occasion de revenir sur le mythe de ces femmes guerrières associées en sociétés matriarcales qui imprègne les imaginaires et inspire parfois le féminisme contemporain.
Platon (428-348 av. J.-C.) : “Des femmes maniant l’arc et des autres armes tout comme le font les hommes”
Reprenant les récits rapportés par l’historien Hérodote, Platon est sans doute le premier philosophe à évoquer les Amazones, par la bouche de l’« Athénien », qui considère les Sauromatides avec sympathie et promeut un égalitarisme sexuel. Platon lui-même, comme souvent, ne partage sans doute pas l’opinion du protagoniste qu’il met en scène – il n’est pas connu pour sa gynophilie, en témoigne la place qu’il donne aux femmes dans sa cité idéale. Mais il prend tout de même la peine de donner à entendre ce son de cloche un peu différent !
“Je ferais la même loi pour les femmes et je les obligerais à faire exactement tous les exercices des hommes, et je ne crains pas que l’on m’objecte que l’équitation et à la gymnastique, si elles conviennent aux hommes, ne conviennent pas aux femmes. Je suis persuadé du contraire par des faits anciens que j’ai entendu rapporter, et je puis dire que je sais qu’aujourd’hui même il y a autour du Pont des milliers et des milliers de femmes, appelées Sauromatides, qui, suivant les prescriptions de la loi, s’exercent non seulement à l’équitation, mais encore au maniement de l’arc et des autres armes, tout comme le font les hommes. En outre, voici là-dessus la réflexion que je fais : je dis que si la chose est possible, il n’y a rien de plus insensé que l’usage actuellement reçu dans nos pays, où les hommes ne pratiquent pas tous unanimement les mêmes exercices que les femmes ; car on peut dire qu’il n’y a pas d’État qui ne soit ou ne devienne la moitié de ce qu’il serait, si toute sa population participait aux mêmes charges et aux mêmes travaux. C’est là une faute énorme de la part du législateur”
Platon, Les Lois
Johann Jakob Bachofen (1815-1887) : “L’amazonisme a d’abord été un pas vers une forme de vie plus pure”
Le sociologue suisse Bachofen est l’un des premiers à s’interroger sur l’existence de matriarcats dans les sociétés primitives. À ses yeux, ces sociétés sont marquées par une prééminence du droit maternel : les lignées mères-filles structurent originellement le pouvoir politique. Mais la gynocratie est traversée par des dynamiques contraires : d’un côté, le démétérisme (lié à la déesse agricole Déméter), qui s’efforcer de stabiliser les relations sexuelles et l’effusion érotique sous la forme du mariage monogame, et tend donc progressivement au nivellement des relations homme-femme ; de l’autre, l’hétaïrisme [les hétaïres étaient des prostituées de haut rang en Grèce antique], qui exacerbe au contraire, en même temps que la supériorité féminine, la liberté sexuelle parfois la plus débridée et l’hédonisme charnel. D’un côté, les hommes sont peu à peu valorisés ; de l’autre, ils sont rabaissés. Le démétérisme finira par l’emporter. Mais il n’aurait été possible sans un hétaïrisme primordial qui a servi de fondement à son émergence. L’amazonisme est le souvenir de ce lointain passé de l’humanité.