La lettre du mardi
Les artistes devraient-ils arrêter d’aller chez le psy ?
Jodie Foster et Virginie Efira dans le film “Vie privée”, de Rebecca Zlotowski. © Jérôme Prébois
« Depuis quelque temps, j’éprouve un sentiment étrange, lorsque je suis au cinéma ou que j’ouvre un roman. Bien souvent, c’est comme si je ne faisais pas la rencontre d’une œuvre, profonde et singulière, mais d’un discours de l’artiste sur lui ou elle-même : une thérapie en direct.
Atelier ou divan ?
J’ai eu cette petite révélation la semaine dernière. J’écoutais le podcast littéraire de Frédéric Beigbeder, Conversations chez Lapérouse, que j’aime bien. L’écrivain Jean-Christophe Grangé nous racontait sa vie, qu’il expose plus en détail dans son nouveau livre, Je suis né du diable (Albin Michel, 2025). Dans ce récit autobiographique, il dresse le portrait de son père, homme terrifiant ayant martyrisé femme et enfant. L’auteur des Rivières pourpres voit dans ce passé violent la source secrète de son inspiration – ses livres narrent bien souvent des histoires sordides. “Ce qui m’intéressait, dit-il au micro, c’était de raconter ma naissance et, sans doute, les traumatismes que j’ai ressentis sans m’en souvenir aujourd’hui, inconsciemment, et qui sont déversés dans tous mes livres. J’ai dû me tourner vers mon enfance. Il y avait cette zone d’ombre que j’ai creusée.”
Cette phrase m’a interpellée : “J’ai dû me tourner vers mon enfance.” J’y ai décelé, à mots couverts, l’idée d’un travail psychanalytique de longue haleine. Jean-Christophe Grangé n’est vraisemblablement pas le seul à entreprendre cette démarche et à en tirer des enseignements quant à son art. À vrai dire, il me semble que de plus en plus d’artistes dressent des ponts entre leur cabinet de psy et leur création. Traumatismes d’enfance, énigme de la naissance désirée ou non, relation difficile avec le père, héritage familial complexe, etc. Si la rentrée littéraire s’est autant intéressée à la figure de la mère, cela ne me semble pas un hasard. À une époque qui fait son examen de conscience, chacun est aussi tenté de le faire en privé, espérant trouver, au sortir des séances d’analyse, l’indice qui pourrait tout remettre en ordre : et sa vie, et le monde.
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En (art-)thérapie
Le sujet est délicat. Si les personnes consultent un psy, c’est en général qu’elles vont mal et cherchent de l’aide, ou qu’elles sollicitent tellement leur entourage en temps normal qu’elles finissent par consulter quelqu’un (à titre personnel, pas de jaloux – je m’identifie aux deux !). Les artistes ne sont ni des héros, ni des martyrs. Ils ont le droit à la santé mentale comme tout le monde. Difficile de reprocher à une personne qui nous passionne, que l’on admire et qui nous embellit notre vie, d’être allée prendre soin d’elle. Mais il arrive que la thérapie sorte de la conversation à deux et s’invite un peu trop dans l’œuvre. On se retrouve alors non plus face à un objet d’art de facture singulière, mais face à ce qui ressemble à un discours. Le discours du : “Comment je suis devenu comme ça.”
Ce discours est rarement littéral et constant. Il transparaît, comme par effraction, au sein d’un écrit ou d’une image. Je ne peux parler que de mon ressenti, forcément partial (et peut-être injuste), mais il me semble que c’est par exemple ce qui arrive au cinéaste Arnaud Desplechin, dont l’œuvre est nimbée de psychanalyse. Plus le temps passe, plus ses films m’évoquent des jeux de piste menant vers un Moi digéré, de manière informative, et plus ils perdent en qualité. J’ai aussi eu ce sentiment, plus atténué, en sortant de Vie privée, de Rebecca Zlotowski, sorti fin novembre. La seule partie vraiment réussie du film ne concerne pas la protagoniste, une psychanalyste incarnée par Jodie Foster dont on devine que la réalisatrice se sent proche, mais tout ce qui concerne plutôt sa nemesis (Sophie Guillemin), spécialiste en thérapie comportementale et cognitive qui la guérit d’un symptôme, sans y passer des années – la résolution du film est à ce titre très décevante.
Exigeons la création !
De quoi l’art est-il fait ? Du point de vue de la réception, l’art ne saurait se réduire à l’ingestion d’un récit de soi. Non pas que le narcissisme soit condamnable en tant que tel : heureusement que les artistes parlent d’eux, et à partir d’eux ! Mais l’art reste avant tout création de forme. Il gagne à s’ériger contre les chaînes de causalité évidentes. Il honnit les conclusions. L’art vise à faire ressentir le monde à travers une subjectivité qui nous fait défaut à nous, public. C’est en tout cas comme cela que Deleuze et Guattari le définissent :
“La fabulation créatrice n’a rien à voir avec un souvenir même amplifié, ni un fantasme. En fait, l’artiste déborde les états perceptifs et les passages affectifs du vécu. C’est un voyant, un devenant. Comment raconterait-il ce qui lui est arrivé, ou ce qu’il imagine, puisqu’il est une ombre ?”
Gilles Deleuze, Félix Guattari, Qu’est-ce que la philosophie ? (1991)
J’entends cette définition comme un double appel. D’un côté, que le style nous transmette ces “percepts” dont nos vies seront enrichies. De l’autre, que l’artiste reste en mesure de penser contre lui-même et demeure ouvert à l’indétermination. Deleuze et Guattari insistent : “Ce qui définit les trois grandes formes de la pensée, l’art, la science et la philosophie, c’est toujours affronter le chaos.” Et de citer Chrétien de Troyes, Madame de La Fayette ou Samuel Beckett comme exemples d’écrivains qui ont su “inventer des affects inconnus ou méconnus”. Certes, tout le monde ne peut devenir Madame de La Fayette. Mais il paraît intéressant de garder en tête cette idée d’ouverture à l’inconnu, de sensation communiquée à l’état brut. Si je dois comprendre, en tant que lectrice ou spectatrice, “pourquoi je suis devenue comme ça”, j’ai déjà quelqu’un pour en parler. »