La lettre du jeudi

“Les gens n’ont de charme que par leur fantaisie”

Temps de lecture : 3 min

“Les gens n’ont de charme que par leur fantaisie”

© Evelyn Verdin/Unsplash

« À Philosophie magazine, nous avons récemment fêté le pot de départ d’Athénaïs Gagey, une consœur et une amie qui possède une qualité très précieuse, car elle est selon moi à la racine même de toute amitié : la fantaisie.

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Je suggérerais cette hypothèse : ce qui nous charme d’emblée chez nos amis, et ce qui explique ensuite le maintien de nos liens amicaux, tient dans ce petit mot de fantaisie. Une qualité qui se manifeste par ce que Roland Barthes appelle “le punctum”, dans La Chambre claire (1980) : c’est-à-dire “le point sensible”, “le détail” qui interpelle. Lors de la première rencontre, cela peut être une certaine manière de dire une phrase, de marcher ou de rire. La personne entière est alors contenue dans cette formule, cette démarche saugrenue ou cette hilarité contagieuse. Le coup de foudre amical naît du ravissement naïf, enfantin, d’accéder au monde d’autrui à travers l’un de ses aspects perceptibles.

La fantaisie est en ce sens l’exact inverse du “tue-l’amour” ou du “hic”, qui désigne ce détail écœurant révélant soudain la face la moins reluisante d’une personne. Là où la fantaisie déclenche l’affection, le tue-l’amour la réduit en cendres. La fantaisie s’oppose aussi à l’ennui, à la platitude, au snobisme, à la prévisibilité des phrases convenues. Celui ou celle dont on perçoit la fantaisie ne joue pas. Il ne cherche pas à être charmant. Son charme vient précisément de la façon dont il a laissé échapper de manière fortuite une infime dimension de lui-même, une partie inattendue de ce qui fait sa singularité.

La fantaisie n’est jamais vraiment maîtrisée. C’est pourquoi la naissance d’une amitié provient parfois de la maladresse de quelqu’un, ou du moins de son incapacité momentanée à se comporter de manière lisse et attendue. Dans son Abécédaire, à la lettre “F” comme “fidélité”, Gilles Deleuze affirme : “Les gens n’ont de charme que par leur folie. […] Le vrai charme des gens, c’est le côté où ils perdent un peu les pédales, où ils ne savent plus très bien où ils en sont. […] Si tu ne saisis pas la petite racine, ou le petit point de folie chez quelqu’un, tu ne peux pas l’aimer.” L’ami est celui qui part un peu en vrille de temps à autre, qui ne tourne pas toujours tout à fait rond. Et l’amitié provient de ce léger vertige par lequel on se prend d’affection pour la folie de quelqu’un. Loin d’être un “il était une fois” tout tracé, la rencontre amicale procède à ce titre d’une petite sortie de piste. Le caillou à l’origine de cet heureux déraillement, Deleuze l’appelle “le point de démence”.

Tout le monde est-il capable de fantaisie ? Sans doute que oui, mais nous ne pouvons pas toujours la percevoir. “L’amitié est une histoire de signes. Quelqu’un émet des signes. On les reçoit ou on ne les reçoit pas”, nous dit Deleuze. Quand je suis sensible à certaines fréquences, “des phrases insignifiantes ont un tel charme, témoignent d’une telle délicatesse qu’on se dit immédiatement ‘celui-là est à moi’”, poursuit le philosophe – précisant qu’il ne s’agit pas ici d’une volonté d’appropriation mais bien d’un désir sincère de nouer une amitié. Quand je perçois la fantaisie de quelqu’un, son “point de démence”, je remarque donc aussi sa grâce et son élégance. L’amitié, la vraie, anticonformiste et dénuée de toute velléité mondaine, creuse son sillon dans la fragilité des détails saugrenus. Bref, nos amitiés sont toutes un peu fêlées du bocal, un peu démentes à leur manière – et c’est justement pour ça qu’elles ont la classe ! »

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