Les Modernes au miroir de la Grèce

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Cet article est issu du Hors-série n°30 de Philosophie magazine « Le miracle grec », en kiosque le 01 juillet 2016. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

De Machiavel à Heidegger, les philosophes modernes rêvèrent à la Grèce antique, embarquant pour Cythère plus souvent que pour Le Pirée. L'image qu'ils s'en formèrent n'en fut peut-être que plus féconde ; elle se réfléchit dans leurs œuvres et nourrit leur pensée sur l'art et la démocratie.

Peu de philosophes modernes se sont rendus en Grèce, mais beaucoup d’entre eux se sont transportés, « ne fût-ce qu’en rêve » comme le dit Nietzsche, sur la scène imaginaire de la Grèce antique. De fait, la modernité philosophique pourrait même se définir par ce mouvement, initié à la Renaissance, par lequel les Modernes vont à la découverte de ce qu’ils sont en mesurant ce qui les rapproche et les éloigne des Anciens, et des Grecs au premier chef. Ce miroir grec peut prendre différents visages : celui de la politique avec Machiavel, Montesquieu ou plus tard Hannah Arendt ; celui de l’art, qu’il s’agisse de l’architecture, de la statuaire ou de la tragédie avec Hegel, Nietzsche ou Heidegger. Mais à chaque fois, c’est un véritable voyage philosophique qui se met en place et dont on peut suivre l’itinéraire, les anecdotes et les enjeux. La tonalité peut être nostalgique quand il s’agit de comprendre ce que nous avons perdu – un certain rapport à la mesure et à l’harmonie naturelle ; elle peut être aussi conquérante, quand il s’agit de puiser dans la civilisation grecque de quoi ranimer l’héroïsme du citoyen ou la force des grands créateurs. Mais dans tous les cas, tout se passe comme si ces voyages fantasmatiques fécondaient la pensée. On ne trouvera donc pas ici des récits et des représentations fidèles historiquement à ce que fut le miracle grec. Mais plutôt les traces du petit miracle de la pensée qui crée à chaque fois des concepts neufs en se projetant sur la scène inaugurale où toute cette aventure a commencé. De cette Grèce à chaque fois réinventée, c’est au final une série d’appels qui nous reviennent : l’appel à faire à notre tour le voyage et à reprendre à notre compte le geste par lequel la pensée moderne s’invente au miroir de la Grèce. —

Contexte & argument

Dans les pas des premiers humanistes comme Coluccio Salutati et Leonardo Bruni, Machiavel invite à redécouvrir l’histoire et la culture de l’Antiquité, en surmontant la rupture introduite par le christianisme. Mais ce mouvement, constitutif de la Renaissance, se double d’une critique plus originale envers le rapport de vénération distanciée que la Renaissance tend à entretenir avec l’Antiquité. Contre la vision idéalisée de Cités antiques parfaitement vertueuses et harmonieuses, Machiavel est ainsi conduit à faire du conflit civique le ressort de la liberté et appelle à imiter réellement les Anciens plutôt qu’à les vénérer comme des exemples insurpassables. —

Nicolas Machiavel

Dates : 1469-1527

Lieu de naissance : Florence.

Éléments biographiques :

Conseiller, il mène des missions diplomatiques pour la République florentine en France, en Allemagne et à Rome, auprès du pape, ce qui lui donne l’occasion d’observer les échecs et les réussites d’une multitude de régimes et d’acteurs. En 1512, le retour des Médicis qui le soupçonnent d’avoir comploté contre eux le condamne à l’exil. Il rédige Le Prince (1513), où il cherche à comprendre la nature du pouvoir : comment on le prend, comment on le garde, comment on le perd. Dans les Discours sur la première décade de Tite-Live (1519), il se penche sur l’histoire de Rome et d’Athènes pour défendre la supériorité du régime républicain.

Anecdote :

Peu de temps avant sa mort, Machiavel fait un rêve : deux groupes d’hommes s’approchent de lui ; d’un côté, des hommes pauvres et déguenillés constituant les « bienheureux du Paradis » ; de l’autre, un groupe plein de gravité et de majesté rassemblant, comme dans un Sénat, Platon, Sénèque, Plutarque, Tacite, constituant les « âmes réprouvées du ciel ». Alors qu’on lui demande s’il choisirait d’aller au paradis avec les bienheureux ou en enfer avec les grands esprits de l’Antiquité, il choisit l’enfer, en bonne compagnie, sans hésiter.

Extrait : « Ne les vénérez pas, ayez l’audace de les imiter ! »

« Si on considère le respect qu’on a pour l’Antiquité et, pour me borner à un seul exemple, le prix qu’on met souvent à de simples fragments de statue antique qu’on est jaloux d’avoir auprès de soi, d’en orner sa maison, de donner pour modèles à des artistes qui s’efforcent de les imiter dans leurs ouvrages ; si, d’un autre côté, l’on voit les merveilleux exemples que nous présente l’histoire des royaumes et des républiques anciennes, les prodiges de sagesse et de vertu opérés par des rois, des capitaines, des citoyens, des législateurs qui se sont sacrifiés pour leur patrie, si on les voit, dis-je, plus admirés qu’imités, ou même tellement délaissés qu’il ne reste pas la moindre trace de cette antique vertu, on ne peut qu’être à la fois aussi étrangement surpris que profondément affecté ! […] Pour fonder une république, maintenir des États, pour gouverner un royaume, organiser une armée, conduire une guerre, dispenser la justice, accroître son empire, on ne trouve ni prince, ni république, ni capitaine, ni citoyen qui ait recours aux exemples de l’Antiquité ! Cette négligence est moins due encore à l’état de faiblesse où nous ont réduits les vices de notre éducation actuelle, ou aux maux causés par cette paresse orgueilleuse qui règne dans la plupart des États chrétiens, qu’au défaut de véritables connaissances de l’histoire, dont on ne connaît pas le vrai sens, ou dont on ne saisit pas l’esprit. Aussi la plupart de ceux qui la lisent s’arrêtent-ils au seul plaisir que leur cause la variété d’événements qu’elle présente ; il ne leur vient pas seulement en pensée d’en imiter les belles actions ; cette imitation leur paraît non seulement difficile, mais même impossible ; comme si le ciel, le soleil, les éléments et les hommes eussent changé d’ordre, de mouvement et de puissance, et fussent différents de ce qu’ils étaient autrefois. »

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