Mythologie
Les pyramides d’Égypte recèlent-elles des savoirs secrets enfouis depuis la plus haute Antiquité ?
© Shotaro Hamasaki/Unsplash
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L’équipe du Khafre Project prétend avoir mis en évidence, par des techniques de radar non invasives, huit immenses colonnes s’enfonçant à plus de six cents mètres dans le sol sous la pyramide de Khéphren, en Égypte. Leurs conclusions, présentées lors d’une conférence mais étayées par aucune étude publiée, sont largement contestées. Elles n’en alimentent pas moins le mythe ancien et tenace d’une ville enfouie sous le plateau de Gizeh. Explorations.
Octave Larmagnac-Matheron a mené l’enquête, en scrutant les sources multiples invoquées par les sphères complotistes actuelles comme les théories plus anciennes, depuis les historiens et philosophes de l’Antiquité jusqu’aux archéologues contemporains. Résultat : une série d’indices qui nourrissent le schéma fascinant d’un envers du monde, sous terre, où serait caché un savoir essentiel.
Témoignages anciens : des sources déformées
Au Ve siècle av. J.-C., le géographe grec Hérodote raconte son voyage en Égypte. Dans la région de l’oasis de Fayoum, il découvre un labyrinthe, et une pyramide de « cinquante orgyies, sur laquelle on a sculpté en grand des figures d’animaux ». Hérodote ajoute : « On s’y rend par un souterrain. » Le passage est très largement déformé par certains auteurs. Dans The Secret of the Bible, Tony Bushby (une « référence » dans les milieux conspirationnistes) cite ainsi : « On m’a dit de manière très crédible que des chambres et des passages souterrains reliaient cette pyramide à celles de Memphis. »
Selon Bushby, Crantor, philosophe du IIIe siècle, « affirmait qu’il existait en Égypte certains piliers souterrains qui contenaient une trace écrite […] de la préhistoire, et qu’ils bordaient les voies d’accès reliant les pyramides. » L’affirmation n’est pas sourcée. Elle provient manifestement du commentaire de Proclus sur le Timée de Platon (texte où est racontée l’histoire de l’Atlantide), qui mentionne cet autre commentateur du Timée, Crantor, lequel aurait cherché à vérifier la véracité du récit de l’Atlantide. Puisque le Timée indique que l’histoire provient d’Égypte, c’est là que Crantor cherchera. Il est bien question de piliers gravés sauvegardant d’une grande catastrophe l’histoire antique de l’Atlantide, mais jamais de piliers souterrains. Le motif de piliers préservant un savoir ancien d’un déluge se retrouve chez de nombreux auteurs. Flavius Josèphe en parle dans ses Antiquités juives : « Dans la crainte que leurs inventions ne parvinssent pas aux hommes et ne se perdissent avant qu’on en eût pris connaissance – Adam avait prédit un cataclysme universel, occasionné d’une part par un feu violent et, de l’autre, par un déluge d’eau – ils [les fils de Seth] élevèrent deux stèles, l’une de brique et l’autre de pierre, et gravèrent sur toutes les deux les connaissances qu’ils avaient acquises ; au cas où la stèle de brique disparaîtrait dans le déluge, celle de pierre serait là pour enseigner aux hommes ce qu’ils y avaient consigné et témoignerait qu’ils avaient également construit une stèle de brique. » Le Pseudo-Manéthon (prêtre du IIIe siècle av. J.-C.), cité dans la Compilation chronographique de Georges le Syncelle des siècles plus tard, évoquerait lui aussi « les stèles gravées dans la langue sacrée et dans les caractères hiéroglyphiques par Thot le premier Hermès » qui seront « interprétées, après le cataclysme ». Ces piliers seront associés aux deux piliers bibliques du temple de Salomon. Mais nulle part est-il question de cité souterraine. C’est sans doute un récit maçonnique qui fait le lien, à travers l’image du temple d’Enoch, qui n’a guère de fondement dans les textes bibliques : une vision divine « inspira à Enoch l’idée de faire construire un temple souterrain surmonté de neuf arches, et d’enfouir dans ce lieu inconnu la parole incommunicable, qu’il grave sur un triangle d’or, et en même temps les connaissances scientifiques des premiers âges du monde », lit on par exemple dans le Cours complet de maçonnerie de Pierre-Gérard Vassal (1832).
Troisième source historique, citée notamment par Bushby : Jamblique, philosophe du IVe siècle (fort tardif, donc). « Le Sphinx des pyramides a été étudié, le sable qui l’encombrait momentanément détourné, et il a été reconnu que ses colossales dimensions avaient permis de pratiquer entre le haut de ses jambes antérieures et son cou, une entrée qu’indiquent d’abord les montants d’une porte ; celle-ci conduisait à des galeries souterraines creusées dans le rocher sur une très grande distance, et enfin, on se trouvait en communication avec la grande pyramide. » Manque de chance, la citation n’est pas de Jamblique mais de Jacques-Joseph Champollion dit Champollion-Figeac (Égypte ancienne), frère du célèbre égyptologue et lui-même archéologue. L’association avec Jamblique est liée à une mauvaise lecture de l’Isis dévoilée d’Ernest Bosc (1897) : « Ce colosse avait un emploi, Jamblique nous l’apprend, et voici ce qu’en dit Champollion-Figeac… » Le texte de Jamblique mentionné à l’appui par Champollion-Figeac est Les Mystères d’Égypte, dans lequel on ne trouve nulle mention du Sphinx. On peine à comprendre pourquoi la suite du texte de Champollion-Figeac n’est pas citée par Bushby, car elle va pleinement dans le sens d’un réseau de souterrains : « [Cela] expliquerait 1. Ce que disent les écrivains arabes, à savoir : qu’il y avait plusieurs puits et galeries souterraines dépendant de la grande pyramide ; 2. Qu’il y avait dans la tête du Sphinx une ouverture qui menait à ces galeries ; enfin, on comprend pourquoi on ne pouvait entrer dans la pyramide par une porte extérieure… »
Quatrième référence : Pline l’Ancien qui évoque, dans son Histoire naturelle, « le Sphinx, plus admirable peut-être, sur lequel on a gardé le silence, et qui est la divinité locale des habitants. Ils pensent que c’est le tombeau du roi Armaïs ». Évoquer la présence d’un tombeau est une chose. Celle d’un vaste réseau de tunnels labyrinthique, voire d’une véritable ville souterraine, en est assurément une autre.
Cinquième référence : les textes sumériens. Bushby mentionne des « sceaux-cylindres sumériens », sans plus de précisions. Ce sont vraisemblablement des extraits déformés de l’épopée de Gilgamesh : ce sont aussi ceux qu’avançait dès 1992 Zecharia Sitchin dans The Stairway to Heaven (II). Sitchin est notamment connu, dans les sphères complotistes, pour avoir développé la théorie des Anunnaki à partir d’une interprétation néo-évhémériste des mythes sumériens : les Anunnaki sont des extraterrestres de la planète Nibiru (une planète du système solaire à l’orbite extrêmement étirée qui passerait à proximité de la Terre tous les 3 600 ans seulement, occasionnant de nombreuses catastrophes lors de chaque passage, par exemple un déluge). Ils se sont installés sur Terre pour y extraire de l’or nécessaire à la protection de l’atmosphère de Nibiru. Ils ont créé l’Homo sapiens par un croisement génétique entre Homo erectus et leur propre ADN, afin que les hommes les servent. C’est justement « la demeure secrète des 50 grands dieux, les Anunnaki » que cherche Gilgamesh. Sitchin affirme qu’il doit atteindre « le lieu souterrain de Shamash », mais rien de tel n’est mentionné dans l’épopée (pas de souterrain). Le lieu est gardé par un monstre, Humbaba/Huwawa : « Puissant, ses dents sont celles d’un dragon, son visage est celui d’un lion, sa venue est celle d’un flot en crue. » L’arme la plus redoutable du monstre est « son rayon radieux ». Les rayons radieux sont effectivement mentionnés, mais rien sur le dragon et le lion. Bushby ajoute : « [Huwana] ne peut ni avancer, ni reculer. » N’est-ce pas la preuve que cette figure de lion immobile et intimidante, qui garde l’entrée d’une cité souterraine fondée par les dieux Anunnaki, est… le Sphinx ? L’épopée de Gilgamesh souligne effectivement à un moment que Huwawa ne peut pas bouger. Mais c’est que le dieu « Shamash a fait lever de grands vents contre Humbaba » pour l’immobiliser. Bref, les indices sont on ne peut plus ténus…
Sixième source, l’historien romain du IVe siècle Ammien Marcellin : « Des inscriptions, dont les anciens affirmaient qu’elles étaient gravées sur les parois de certaines galeries et passages souterrains, ont été construites dans les profondeurs de l’intérieur sombre afin de préserver la sagesse ancienne de la perte dans l’inondation. » La citation est à peu près exacte : « Il y a aussi des passages souterrains et des retraites sinueuses que, dit-on, les hommes habiles dans les anciens mystères, au moyen desquels ils devinaient la venue d’un déluge, ont construits en différents endroits afin de ne pas perdre la mémoire de toutes leurs cérémonies sacrées. » Les hypothétiques souterrains du plateaux de Gizeh deviennent, à la lumière de ce passage, l’abri d’un savoir perdu depuis le grand déluge.
Bushby mentionne enfin différentes sources arabes, également évoquées dans des termes quasiment identiques dans The Giza Enigma: Riddles Under the Sand (« L’énigme de Gizeh. Mystères sous le sable ») de Miles Augustus Navarr. « Un manuscrit compilé par un écrivain arabe nommé Altelemsani est conservé au British Museum. Il fait état de l’existence d’un long passage souterrain carré entre la Grande Pyramide et le Nil. » Les citations de ce prétendu manuscrit sont invérifiables. Vient enfin Maçoudi, un savant et chroniqueur du Xe siècle. On lit effectivement, dans les Prairies d’or : « La porte était placée sous la pyramide même ; on y pénétrait par un couloir souterrain surmonté d’une voûte, qui pouvait avoir une longueur de cent coudées, et au-delà : chaque pyramide avait une porte et une entrée analogues. » Mais c’est autre chose qui intéresse Bushby : la présence de « statues mécaniques aux capacités étonnantes [qui] gardent des galeries souterraines sous la Grande Pyramide ». Ces « robots » accréditeraient l’idée que ce havre souterrain abrite les connaissances supérieures d’une civilisation disparue. Le propos s’appuie sur des passages d’un manuscrit très abimé de Maçoudi, l’Akbar-Ezzeman, dont de rares extraits sont cités en 1840 par Richard William Howard Vyse dans Operations Carried On at the Pyramids of Gizeh in 1837 : « Le gardien de la pyramide orientale était une idole de granit moucheté, debout, avec une arme semblable à une lance à la main ; un serpent était enroulé autour de sa tête, qui saisissait et étranglait quiconque s’approchait, en se tordant autour de son cou, après quoi il reprenait sa place sur l’idole. [Le roi] fit hanter les Pyramides par des esprits vivants, et offrit des sacrifices pour empêcher l’intrusion des étrangers et de toutes les personnes, à l’exception de celles qui, par leur conduite, étaient dignes d’être admises. »