Les travailleurs de la chair
Claude Fischer en 2018 © Christophe Boulze
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Cet article est issu du numéro 117 de Philosophie magazine « 117 - mars 2018 », en kiosque le 15 février 2018. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Éleveurs, abatteurs, bouchers… Ils participent à la transformation de l’animal en viande et expliquent ici comment ils vivent ce processus, qui mêle amour et mort. Des témoignages commentés par l’anthropologue Claude Fischler.
« Nous sommes, ou avons été, à 99,9 % de notre présence ou de notre évolution, des chasseurs-cueilleurs. Or la chasse met en jeu le fonctionnement et l’existence de la communauté. Imaginez des groupes de vingt-cinq à trente personnes, soudés et solidaires, obéissant à des règles précises pour capturer puis partager la ressource – en particulier le gibier. La viande a été et reste encore le superaliment de tous les groupes humains, car elle cristallise l’enjeu social de la nourriture. Chez les pygmées aka d’Afrique centrale, l’acquéreur de la proie est celui qui a porté le premier coup à l’animal ou le propriétaire de l’arme qui l’a immobilisé. Ce “propriétaire” est en charge du partage. Mais enfants, vieillards ou chasseurs malchanceux reçoivent aussi leur part du butin. Au fond, la viande est ce qui produit et ce qui symbolise toute l’organisation sociale, à travers la coopération et la répartition. Avec le Néolithique et la domestication, le pasteur ne traque plus un animal sauvage, mais sacrifiera celui qu’il a élevé. Dans l’Antiquité gréco-romaine, des repas issus de sacrifices sont offerts aux citoyens. Ce rituel prend donc, avec l’apparition de l’élevage, un sens religieux mais également politique. Le partage de l’animal, dans la Rome antique, se dit participatio, mot dérivé de parti-ceps, “celui qui prend sa part”. En Grèce, les pythagoriciens refusaient de participer à ces banquets s’excluant ainsi de l’ordre politique de la Cité. Par contraste, Épicure considère, lui, que “manger sa viande sans un ami est une vie de lion ou de loup”.
Aujourd’hui, nous raisonnons sur ce que nous mangeons dans une optique très individuelle, ou très générale. Nous pesons ce que la nourriture apporte à notre bien-être et à notre santé, ce que l’éthique nous en dit, ou ses effets sur l’environnement. Mais nous escamotons de plus en plus la dimension sociale et politique de la nourriture. Ceci apparaît clairement avec les “alimentations particulières” et les atteintes de plus en plus fréquentes aux règles et aux usages de la commensalité : nous imposons sans remords nos restrictions à nos hôtes. Dans l’éducation, la socialisation de l’enfant s’effectuait en partie en inculquant des manières de table, porteuses implicites de considération et de respect d’autrui, de solidarité, d’intériorisation des hiérarchies et de la parenté, et de juste partage. Considérations bien moins présentes et moins contraignantes pour l’enfant actuellement. Par ailleurs, avec l’abattage de masse, une crise s’est ouverte avec la perte du sens de la mort de l’animal, réduit à l’état indistinct de matière première. La légitimation par la lutte et le triomphe du chasseur ou le partage sacrificiel s’évanouit. La culpabilité de la mort de l’animal retombe sur nos têtes.
La consommation de viande a une résonance métaphysique. Elle mêle la mort et l’amour. La viande est, dans le monde entier, le plus adoré et le plus abhorré des aliments. Manger, c’est aimer. C’est aussi tuer.
Il y a la chair dévorable et la chair désirable. Dans le langage du sexe, l’homme est souvent décrit en prédateur “consommant” l’autre en même temps que l’acte : il “aime la chair fraîche”, les “appétissantes créatures” qui doivent “passer à la casserole”. Les grands prédateurs à l’index aujourd’hui n’évoquent-ils pas par l’appétit sexuel effréné qu’on leur attribue la voracité cannibale des ogres d’antan ?
Enfin, dans toutes les cultures, on est ou on devient ce qu’on mange. L’incorporation produit une sorte de fusion. Et la nourriture dégustée en commun produit chez les convives même chair et même sang. De là d’ailleurs le trouble contemporain si souvent exprimé : on ne sait pas ce qu’on mange. Si l’on est ce qu’on mange et qu’on ne sait pas ce qu’on mange, le risque est de ne plus savoir ce qu’on est…
La chair comestible a ceci de particulier qu’elle est d’une substance proche de la nôtre. Manger de la viande nécessite de gérer la proximité et la distance, le soi et le non-soi. L’anthropophagie, dit Claude Lévi-Strauss, est une sorte d’inceste alimentaire ; mais en même temps, de tous les aliments, la viande occupe une place particulière : c’est que, avec elle et en elle, se jouent précisément l’identité et la différence, la continuité et la discontinuité entre humanité et animalité, entre nature et culture… »