L’être et le devenir

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Cet article est issu du numéro 104 de Philosophie magazine « La démocratie. Ça devrait être quoi ? », en kiosque le 27 octobre 2016. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Chaque fois qu’on croit trouver dans la philosophie la recette du bonheur, on la condamne à concurrencer la religion comme opium du peuple, concours qu’elle est incapable de gagner. La célèbre maxime « Deviens ce que tu es » est l’une des candidates sérieuses au premier prix de l’eudémonisme (doctrine posant comme principe que le bonheur est le but de la vie humaine) individualiste contemporain. Excellente prestataire de services, elle sert de slogan aux gourous de quartiers comme aux directeurs de ressources humaines, aux coachs en développement personnel comme aux campagnes de recrutement de l’Armée française. Ex æquo avec « Ce qui ne me tue pas me rend plus fort », « Deviens ce que tu es » a remporté un succès marketing considérable. Du coup, on est bien embarrassé de lire chez Nietzsche qui méprisait les narcotiques de masse : « Libre à chacun d’avoir la bonne fortune de trouver la conception de la vie qui lui permette de réaliser le plus haut degré de bonheur à sa convenance ; il n’empêche que sa vie pourra rester pitoyable » (Aurore). Notre bonheur n’est pas un argument.

Nietzsche en 5 dates

  • 1844 Naît à Röcken (Prusse, actuelle Allemagne) 
  • 1868 Rencontre Richard Wagner 
  • 1872 Fait paraître son premier essai La Naissance de la tragédie 
  • 1889 S’effondre mentalement à Turin (Italie) 
  • 1900 Meurt à Weimar (Allemagne)

« Puisses-tu, ayant acquis des connaissances, devenir tel que tu es. » La maxime n’est pas de Nietzsche, il l’a trouvée dans une ode de Pindare, poète lyrique grec du Ve siècle avant Jésus-Christ. Il s’en empare dès l’adolescence et ne s’en défera plus. On la retrouve des dizaines de fois dans ses notes, ses œuvres et sa correspondance. Son usage culmine dans le sous-titre de l’un des derniers ouvrages de la vie consciente du philosophe (1888), dans lequel celui-ci entreprend de dire ce qu’il est et, surtout, ce qu’il n’est pas : Ecce Homo. Comment on devient ce que l’on est.

L’intérêt pour Pindare va au-delà de ce seul emprunt. Nietzsche estime en effet trouver en lui l’une des plus hautes expressions de la mentalité grecque : le pessimisme tragique. S’il ne s’agissait que d’être soi-même, on resterait pitoyable, c’est-à-dire suffisant, doté de petites vertus et de bonheurs mesquins qui nous enferment et nous aveuglent. Car jamais la négation ou la condamnation de la souffrance fondamentale de l’existence n’affranchit ni n’élève. Il faut encore l’affirmer, et doublement. L’acquiescement à la souffrance nous affranchit une première fois de nous-mêmes, animaux grégaires avides de sécurité, de paix et de bonheur, et une seconde fois, lorsqu’il nous libère de l’illusion d’être libre.

Être soi-même, n’être que soi-même, c’est toujours le fantasme de s’exprimer sans entraves et de choisir ce qui nous plaît. Mais devenir ce que l’on est n’a rien d’une partie de plaisir, car l’essence même de toute réalité, ce n’est pas d’être mais de devenir, c’est-à-dire de croître ou de décliner, de s’élever ou de périr, au gré d’une terrible volonté de puissance qui ne veut rien d’autre que la puissance et prend dans ce but tous les risques, y compris celui de s’y sacrifier (jamais une volonté ne choisit, elle ne peut qu’affirmer ou nier ; en ce sens, elle n’est jamais libre mais toujours nécessaire). Nous ne savons guère ce que nous sommes en dehors de ceci : un fragment de destin, c’est-à-dire du hasard devenu nécessité.

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