Théâtre
“Léviathan”, de Guillaume Poix et Lorraine de Sagazan : scènes judiciaires
Léviathan. Conception et mise en scène de Lorraine de Sagazan. Texte de Guillaume Poi. ©Simon Gosselin
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Cet article est issu du numéro 189 de Philosophie magazine « Peut-on réparer ses erreurs ? », en kiosque le 24 avril 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Pour parler de justice, Lorraine de Sagazan convoque un monstre : le Léviathan. Le philosophe Thomas Hobbes a fait de cet animal biblique une allégorie de l’autorité, du pouvoir souverain qui décide et qui tranche. Sur ses pas, la metteuse en scène et le dramaturge Guillaume Poix mettent en question la fonction de la justice, dans une forme documentée et métaphorique. Ils ont assisté à des sessions de formation à la justice restaurative, passé des semaines en prison avant d’assister à des audiences de comparution immédiate. Ces procédures sont le sujet de leur représentation. Créées en France pour désengorger les tribunaux, en autorisant à juger un prévenu tout juste après son interpellation, elles aboutissent en fait à une justice expéditive, éludant la complexité des situations au profit de la seule application de la peine. Les acteurs interprètent quatre de ces jugements accélérés, dans le temps exact qu’ils durent au tribunal – une vingtaine de minutes suffisent à décider d’un cas. Cependant, il ne s’agit pas de théâtre documentaire. Le décor et le jeu impressionnent au contraire par leur bizarrerie. Un chapiteau de tissu animé d’un mouvement organique évoque autant l’abri que la menace, un cirque érigé sur un tas de fumier. Les comédiens, eux, portent des masques qui pétrifient leurs traits. Hobbes, dans son Léviathan, commente la notion de personne, qui renvoie étymologiquement au masque. Il rappelle que « de la scène, ce mot a été appliqué à tout homme représentant parole et action, dans les tribunaux comme dans les théâtres. En sorte qu’une personne est la même chose qu’un acteur ». Ici chacun campe effectivement trop bien son rôle et la mécanique déraille ; la juge se met ainsi à chanter curieusement ses répliques. Des effets de jeu absurdes accentuent le sentiment de dysfonctionnement de l’institution, où la justice aux yeux bandés apparaît finalement moins impartiale qu’aveugle. Frappant l’imaginaire, ces images et ces récits invitent à réfléchir aux ambivalences de la justice qui protège et qui punit. Et aux modèles alternatifs à la peine.