On révise les classiques

“L’homme est un animal qui...” : 10 définitions philosophiques de notre humanité

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“L’homme est un animal qui...” : 10 définitions philosophiques de notre humanité

De g. à dr. : Aristote, Henri Bergson, Friedrich Nietzsche et Peter Sloterdijk. © Domaine public (x3)- Wikimedia cCmmons Amrei-Marie_CC-BY SA 4.0

Définir l’homme par sa différence spécifique n’est pas simple. Entre l’approche paléontologique, religieuse, métaphysique, les philosophes ont proposé au fil des siècles de nombreux qualificatifs pour distinguer notre espèce des (autres) animaux. En voici dix, parmi les plus célèbres, décryptés par le professeur de philosophie Nicolas Tenaillon. 


 

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1) Platon : “L’homme est un bipède sans plume”

Si Platon définit le plus souvent l’être humain par son âme immortelle et sa capacité à contempler le ciel des Idées, il estime aussi que d’un point de vue politique, c’est un être qui doit être dressé comme un animal dont la spécificité serait d’être... un « bipède sans plume » ! Définition un peu courte, que raillera Diogène le cynique, en jetant devant Platon un coq déplumé et en lui disant : « Voilà ton homme ! » (comme rapporté par Diogène Laërce dans Vies et doctrines des philosophes illustres). D’où la précision apportée par Platon, vexé qu’on fasse de son école un poulailler : « …sans plume avec des ongles plats. »

2) Aristote : “L’homme est un animal politique”

Que l’homme puisse se définir par son aptitude au débat politique, c’est ce dont Aristote est convaincu. Champion des classifications zoologiques, il observe que, certes, l’homme n’est pas le seul animal de troupeau. Mais si « l’homme est un animal politique à un plus haut degré que les abeilles et tous les animaux qui vivent réunis » (Politique, I, 2), c’est parce qu’il possède la parole (logos). Cela lui permet d’exprimer non seulement ses sentiments, comme le fait le cri animal, mais aussi ses opinions pour organiser au mieux la Cité, condition de son bonheur. 

3) Pic de la Mirandole : “L’homme est un caméléon”

Néoplatonicien humaniste, représentant type de la Renaissance, Pic de la Mirandole conteste l’idée que l’être humain aurait une nature fixe. Comme il l’écrit dans son Discours sur la dignité de l’homme (1486) : « Je ne t’ai donné, ô Adam, ni une place déterminée, ni un aspect qui te soit propre, ni aucun don particulier, afin que la place, l’aspect, les dons que tu souhaiteras, tu les aies et les possèdes selon ton vœu, ton jugement. » C’est cette capacité unique à se transformer comme il le veut qui fait dire à Pic de la Mirandole : « Qui n’admirerait ce caméléon que nous sommes ? »

4) Kant : “L’homme est un animal qui a besoin d’un maître”

Défini par son goût naturel pour la liberté, l’être humain est prêt à tout lui sacrifier au risque de nuire à autrui et de se perdre lui-même. C’est pourquoi Kant en déduit que « l’homme est un animal qui a besoin d’un maître » (Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique, 1784). Cette idée pose un redoutable problème : « Mais où va-t-il trouver ce maître ? Nulle part ailleurs que dans l’espèce humaine. Or ce maître, à son tour, est tout comme lui un animal qui a besoin d’un maître. » Pour échapper à la régression à l’infini dans la quête d’un premier éducateur, il faudra admettre que c’est par la loi que l’autorité du maître trouve sa légitimité.

5) Schopenhauer : “L’homme est un animal métaphysique”

Convaincu que nous vivons dans le pire des mondes possibles et que la vie humaine oscille tragiquement entre la souffrance et l’ennui, Schopenhauer affirme que « l’homme est un animal métaphysique » car « une fois ses besoins satisfaits, il lève les yeux vers le ciel et se demande d’où il vient et où il va » (Parerga et Paralipomena, 1851). Nul véritable privilège cependant ici. Car si « l’homme est le seul animal qui s’étonne de sa propre existence », c’est aussi le seul qui peut s’apercevoir que le monde est sans raison et que le « vouloir-vivre » par lequel la nature se reproduit ne mène à rien.

6) Marx : “L’homme est un animal travailleur”

Avant de regarder le ciel pour philosopher, l’homme doit pouvoir se nourrir, se vêtir, se loger... En un mot : vivre. Il se définit donc d’abord par son rapport à la matière. Or il ne la transforme pas mécaniquement, comme le fait l’abeille pour produire de la cire ou l’araignée pour fabriquer sa toile ; mais il le fait consciemment, car « le résultat auquel le travail aboutit préexiste idéalement dans l’imagination du travailleur » (Le Capital, I). Ainsi pour Marx, l’homme réalise son essence en travaillant : c’est, comme le dira un siècle plus tard Hannah Arendt pour résumer la pensée de Marx, un « animal laborans ».

7) Nietzsche : “L’homme est un animal dressé pour tenir ses promesses”

Pour l’auteur de la Généalogie de la morale (1887), l’être humain a été façonné jusqu’ici par ceux qui veulent le rendre docile, « calculable, régulier ». Dans ce but, on lui a inculqué « au fer rouge » (carrément !) une mémoire, sans laquelle la morale est impossible. Les moralistes ont de tout temps cherché à « produire un animal qui puisse promettre ». Mais pour Nietzsche, l’heure est venue de dénoncer ce subterfuge, car utiliser la souffrance pour obtenir des conduites vertueuses ne peut mener qu’à produire des êtres pleins de ressentiment qui chercheront à « faire souffrir » à leur tour.

8) Bergson : “L’homme est un animal qui tâtonne”

Parce qu’il est libre d’agir mais limité dans sa connaissance, « l’homme, écrit Bergson, est le seul animal dont l’action soit mal assurée, qui hésite et tâtonne, qui forme des projets avec l’espoir de réussir et la crainte d’échouer » (Les Deux Sources de la morale et de la religion, 1932). Alors que l’instinct dicte aux animaux ce qu’ils doivent faire, la nature oblige l’être humain à trouver lui-même, par essais et erreurs, les conditions de sa survie. Source d’anxiété, cette imperfection est aussi ce qui fait tout le mérite de notre espèce lorsqu’elle parvient à s’adapter aux mutations de son environnement.

9) Leopold : “L’homme est le seul animal qui peut porter le deuil d’une autre espèce”

Figure majeure de l’écologie américaine, Aldo Leopold observe que l’homme est un animal empathique singulier, dans son Almanach d’un comté des sables (1949). Alors qu’un philosophe comme Rousseau réservait ce qualificatif aux relations intraspécifiques, Leopold soutient qu’il vaut aussi désormais pour les autres animaux. Partisan d’une extension de l’éthique à toute la communauté biotique, il écrit en effet en songeant à l’extinction de la « tourte voyageuse », oiseau pour lequel il a érigé un monument funéraire : « Pour une espèce, pleurer la mort d’une autre est quelque chose de nouveau sous le soleil. »

10) Sloterdijk : “L’homme est un animal qui vit dans des bulles”

Pour le philosophe allemand contemporain Peter Sloterdijk, auteur de la trilogie Sphères (Bulles, Globes, Écumes, 1998-2004), l’anthropologie peut se comprendre comme une « sphérologie ». Du ventre maternel au ciel métaphysique, de la ceinture des satellites de communication aux parcs d’attractions, l’homme est un animal « spatialisant » qui n’évolue qu’en produisant autour de lui des enveloppes protectrices artificielles, extension de son système immunitaire. Il vit aujourd’hui « dans une écume de sphères séparées mais communicantes », comme la famille, la ville, les réseaux sociaux.

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