L’identité
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Cet article est issu du numéro 19 de Philosophie magazine « 19 - mai 2008 », en kiosque le 24 avril 2008. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Je suis moi et toi, t’es toi : le paradoxe de l’identité est d’être à la fois la chose la plus singulière et la plus partagée.
« C’est moi ! » dis-tu, plein de confiance, à l’interphone… Mais pour qui te prends-tu ? Qui est ce « moi » dont tu t’appelles ? Quoi de plus impersonnel que le « moi » ? Quelle foule est plus vaste que l’identité en personne ? « Moi », c’est chacun, tout le monde et leur lieu commun.
Tel est le paradoxe de l’identité, qui désigne autant l’irréfragable unicité de quelqu’un (« c’est moi et personne d’autre ») que son caractère interchangeable (« comme tout le monde, moi aussi, je suis moi »). Ce qui fait de « moi » un être sans égal fait aussi de « moi » l’égal de tout un chacun. Dès lors, qu’elle soit nationale ou personnelle, l’identité est une pulsion communautaire. Avant d’être ce qui m’appartient en propre, l’identité est l’affaire de la masse, comme en témoignent la « carte d’identité » qui certifie ma singularité autant que mon appartenance à un groupe, ou l’adolescent qui, n’ayant rien appris, croit penser par lui-même en énonçant des banalités, ou encore les « salutations distinguées » qui terminent les papiers administratifs – peu importe que cette formule s’adresse indistinctement à tous les destinataires, l’essentiel est qu’en me saluant, l’État me distingue, moi.
Si l’identité désigne ce qui demeure au sein de ce qui devient, alors, pour avoir une identité, c’est-à-dire pour rester le même, il faut être au moins deux : d’abord moi-même, puis l’autre auquel « moi » se compare pour ne pas douter de « lui ». Ainsi, pour concevoir le « moi », autrement dit « l’âme… entièrement distincte du corps, par laquelle je suis ce que je suis », Descartes a besoin de se dédoubler, de se penser lui-même en train de penser... L’identité s’obtient au terme d’une introspection narcissique où le philosophe, devant son miroir, se réfléchit lui-même. C’est d’ailleurs logique : à qui serais-je identique si je n’étais que « moi » ? Comment saurais-je que je suis bien « moi » et non pas quelqu’un d’autre, si je n’étais à la fois juge et partie ? Qui me dit que je suis moi sinon l’autre – fût-ce un autre moi-même – qui, me contemplant, me jugeant sous l’aspect de l’éternité, constate qu’une fois pour toutes c’est bien de « moi » qu’il s’agit ? « Il y a deux hommes en chaque homme, écrit Jorge Luis Borges, et le vrai, c’est l’autre. »