Hommage à Clément Rosset

Loin de nous

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Cet article est issu du numéro 119 de Philosophie magazine « Le culte de la perfection. Jusqu’où s’améliorer ? », en kiosque le 26 avril 2018. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Clément Rosset, décédé le 27 mars dernier, était l’un des plus grands philosophes français. C’était aussi un compagnon de route de “Philosophie magazine”. Notre directeur de la rédaction Alexandre Lacroix évoque ici sa mémoire.

Parmi tous les événements désagréables dont nous cherchons à escamoter la réalité, auxquels nous préférons le refuge de l’illusion, même au prix d’un renoncement partiel à la lucidité, la mort de ceux que nous aimons arrive en première place. Le philosophe Clément Rosset est-il vraiment mort à son domicile parisien, le 27 mars 2018 ? Rien n’est moins sûr. D’abord, son corps a été retrouvé par sa femme de ménage le mardi 27, mais il est peut-être mort le lundi, le dimanche, ou même le samedi précédent. Ensuite, le médecin a écrit dans son rapport qu’il s’agissait d’un « arrêt cardiaque ». Techniquement, cela ne saurait être faux, car tout le monde a un arrêt du cœur en mourant ; mais de quoi Clément Rosset est-il mort ? Peut-être est-il simplement tombé du réel dans un rêve sans retour. Et ce qu’il appelait le réel, n’était-ce pas son grand rêve à lui ? Peut-être est-il tombé d’un rêve dans un rêve. 

Je me souviens comme j’étais intimidé lors du premier entretien qu’il m’avait accordé, en décembre 2007. J’admirais son œuvre. C’était un vendredi, il faisait froid dehors, il était 15 heures quand nous nous sommes installés de part et d’autre de sa minuscule table de travail protégée par un napperon rouge ; il m’a servi un grand verre à moutarde de vin blanc. « Alors, ai-je commencé, ce réel dont vous parlez dans presque tous vos livres, est-il sensible ? Est-il objet de notre perception ? » « Ah oui ! a-t-il répliqué, ça c’est sûr, il est sensible. » « D’accord, mais dans ce cas, le nombre deux, est-il réel ? » « Euh, oui… a-t-il con­tinué, en lampant une gorgée de blanc. C’est un réel… mental. » Ainsi, il y avait du réel sensible et du réel mental. J’ai bu à mon tour et poursuivi : « Je me demandais quelle place vous accordiez, dans votre philosophie, à la distinction entre être en puissance et être en acte. Être un chaton en acte, c’est être un chat en puissance. Être une graine de rosier, c’est être des roses en puissance. Ce qui est en puissance est-il aussi irréel que nos illusions, ou s’agit-il d’un irréel non illusoire ? » Il a tapé du poing sur la table : « Oh ! mais vous commencez à m’embêter vous, avec vos questions ! » Je sentais mes orteils se recroqueviller dans mes souliers. Le réel n’était-il donc qu’un concept sans définition précise, indéterminé, mais utile pour dénoncer le caractère fallacieux de la plupart de nos représentations ? Une sorte d’astre vide, mais éclairant la nature illusoire du restant de nos pensées ? L’entretien a duré six ou sept heures. J’en suis sorti hagard et titubant dans la nuit hivernale. Ce soir-là, je me suis couché avec quarante de fièvre et suis resté deux nuits et deux jours au lit. Mais quand j’ai repris la transcription, je me suis aperçu avec stupeur que Clément avait suivi un fil de raisonnement parfaitement cohérent (lire pp. 11-15).

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