À la loupe
À l’Ouest, (toujours) rien de nouveau ? Un historien commente l’adaptation Netflix de Remarque
Felix Kammerer, interprète dans le film “À l’Ouest, rien de nouveau” (Edward Berger, 2022). © Reiner Bajo/Netflix
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Déjà adapté sur grand écran en 1930 par Lewis Milestone, le livre d’Erich Maria Remarque À l’Ouest, rien de nouveau (1929) fait l'objet d'une nouvelle adaptation, cette fois par le réalisateur allemand Edward Berger. Diffusé sur la plateforme Netflix, le film est en lice pour l'Oscar du meilleur film étranger.
Nicolas Beaupré, historien spécialiste de la Grande Guerre et auteur notamment d’Écrits de guerre. 1914-1918 (CNRS Éditions, 2013), l’a regardé pour nous. Il décrypte les libertés prises par rapport au livre, mais aussi ce que le film nous dit du pacifisme en Allemagne, d’hier à aujourd’hui.
Avertissement : cet article contient des éléments clés de l’intrigue
Le 10 novembre 1928, dix ans après la révolution allemande et la fin de la Première Guerre mondiale, la Vossische Zeitung publiait les débuts d’un feuilleton confié à un journaliste de trente ans tout juste qui ambitionnait de devenir écrivain. Intitulé À l’Ouest, rien de nouveau, il contait l’histoire du lycéen Paul Bäumer, engagé volontaire avec ses camarades de classe, tous confrontés à la violence du champ de bataille et à la réalité d’une guerre jusqu’à présent vécue à l’arrière. La parution en livre en janvier 1929 démultiplia son succès et lança une nouvelle vague de littérature de guerre dans le monde entier.
Écrivains et poètes, mais aussi simple témoins, avaient en effet été nombreux à écrire pendant la guerre ; certains ouvrages, comme Le Feu d’Henri Barbusse, Les Croix de bois de Roland Dorgelès ou encore les carnets de guerre du « Baron rouge », l’as Manfred von Richthofen, avaient atteint des tirages qui se comptaient déjà en centaines de milliers d’exemplaires. Mais après 1918, les écrits de guerre, sans disparaître totalement, avaient marqué le pas. Le public semblait las et désireux, non d’oublier – c’était impossible – mais de laisser au moins un temps derrière lui le cauchemar des années 1914-18.
Du roman à succès au produit culturel “transmédia”
Il revient à Erich Maria Remarque (1898-1970) d’avoir été l’un des premiers, indéniablement, à sentir que le vent avait tourné en 1928 et que le public était à nouveau prêt à lire sur la guerre, pour peu qu’on lui en propose un récit rompant avec les représentations souvent convenues, parfois chauvines, qui avaient prédominé jusqu’alors. S’il serait exagéré d’affirmer que Remarque est l’inventeur du roman pacifiste sur la Première Guerre mondiale – il y en eu avant lui –, il a su capter dans ses écrits les mutations de l’esprit ancien combattant. La « guerre juste » des années 1914-18 était devenue une guerre absurde, insensée, où il n’y avait plus de vainqueurs, seulement des morts et des perdants. Sa résonance était d’autant plus forte qu’en Allemagne, une frange non négligeable de la population refusait cette vision et préférait lire les récits d’Ernst Jünger ou d’autres, plus réalistes sans doute que le roman de Remarque, mais qui ne refusaient pas l’héroïsation du combattant. Publicité et scandale jouèrent un rôle non négligeable dans la succès du livre. La couverture de l’ouvrage avançait, dans un pays qui n’avait pas réussi à trouver un consensus pour enterrer son soldat inconnu : « Le livre de Remarque est le monument pour notre soldat inconnu. Il est écrit par tous les morts. »