Entretien
Marc Joly, sociologue : “Le pervers narcissique n’est pas une catégorie galvaudée”
© Pilli/iStockphoto
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La notion de « pervers narcissique » a eu tellement de succès qu’on considère souvent qu’elle n’est qu’un effet de mode sans réalité. Faux, répond Marc Joly, qui l’a étudiée en sociologue. Pour lui, la perversion narcissique est une réaction, proprement masculine, au processus d’égalisation et d’autonomisation des femmes. Entretien.
Six ans d’enquête ont conduit le sociologue Marc Joly à prendre très au sérieux la catégorie des pervers narcissiques, non comme simple phénomène médiatique, mais comme le signe d’une transformation de l’exercice de la violence et de la domination masculine. En résulte l’imposant La Perversion narcissique. Étude sociologique (CNRS Éditions, 2024), ainsi que La Pensée perverse au pouvoir (Anamosa, 2024), dans lequel Marc Joly s’intéresse plus précisément à la personnalité d’Emmanuel Macron. Si le pervers narcissique prolifère selon lui, et s’il inspire à ce point les productions culturelles de ces dix dernières années, c’est en raison de l’acquiescement, difficile pour les hommes, d’une plus grande égalité entre les genres, notamment au sein du couple. Pourquoi une telle résistance, et pourquoi sous la forme d’une pathologie psychiatrique bel et bien recensée ? Ce sont les questions que nous lui avons posées.
Qu’est-ce qui vous a mené sur la piste du pervers narcissique non pas comme “effet de mode” mais comme phénomène social ?
Marc Joly : C’est précisément l’idée que ce qu’on qualifie ou plutôt ce qu’on disqualifie comme « effet de mode » met en jeu des luttes de classement et, donc, des processus sociaux, des transformations significatives des rapports sociaux. Je n’avais en fait aucune opinion préconçue sur la catégorie quand je l’ai découverte.
Qu’est-ce qui vous a le plus frappé dans les témoignages que vous avez pu lire et recueillir ?
Si je fais l’effort de me remettre dans l’état d’esprit dans lequel j’étais lorsque je commençais mes recherches, par exemple en consultant des forums de discussion et en élaborant des corpus de textes, c’est le caractère libérateur et je dirais producteur de lien (entre victimes) de la catégorie qui m’a vraiment impressionné : le sentiment qu’elle aide à mettre des mots sur des souffrances vécues (sur des maux, comme il est souvent dit), à partager des expériences, et à agir en conséquence. L’exemple classique, c’est : « D’accord, j’ai compris que mon conjoint, ou mon ex-conjoint qui continue à me harceler après la séparation, fonctionne d’une manière telle qu’il ne changera pas, et je dois en tirer les conséquences : fuir et me protéger après la fuite. » Cette caractéristique, la catégorie de « perversion narcissique » la partage avec bien d’autres catégories « psy ».
“Le ‘pervers narcissique’ se défend contre des conflits internes ou d’autres processus psychiques”
Que désigne précisément le terme “pervers narcissique” ?
Il désigne un mécanisme interactif qui place une personne sous la dépendance d’une autre, d’une manière particulière, via des attaques sournoises répétées contre son propre narcissisme. Le « pervers narcissique » se défend ainsi contre des conflits internes ou d’autres processus psychiques, comme le deuil. Cette approche très subtile, son créateur, Paul-Claude Racamier, l’expose pour la première fois lors d’une conférence prononcée en 1978 (d’où est issu son livre Les Schizophrènes, publié en 1980). Il utilise alors déjà l’expression de « perversion narcissique », mais sans définir précisément le concept. C’est chose faite dans un article paru en 1987 sous le titre « De la perversion narcissique » (repris partiellement en 1992 dans son maître-ouvrage, Le Génie des origines). Par « perversion narcissique », Racamier définit ainsi « une organisation durable ou transitoire caractérisée par le besoin, la capacité et le plaisir de se mettre à l’abri des conflits internes et en particulier du deuil, en se faisant valoir au détriment d’un objet manipulé comme un ustensile et un faire-valoir ».
Vous décrivez un phénomène de galvaudage de la notion : est-ce l’effet du discrédit, ou d’une large circulation de la notion, qui fonctionne aussi comme signal d’alerte entre femmes ?
Comme sociologue, j’avais deux problèmes à résoudre. Premièrement : comment un psychiatre et psychanalyste français, né en 1924, décédé en 1996, a-t-il été amené à conceptualiser la « perversion narcissique » ? C’est d’abord lié à sa trajectoire à l’intersection du champ médical et du champ de la psychanalyse, à ses pratiques (en institution), au profil de ses patientes et patients (en majorité de jeunes psychotiques), à l’intérêt qu’il a précocement porté aux psychoses et plus précisément aux schizophrénies, etc. Deuxièmement : comment expliquer – dès lors que l’analyse textuelle puis une enquête approfondie dans une association de lutte contre la violence morale intrafamiliale, l’association AJC, ont permis d’établir ce fait – que la catégorie de « perversion narcissique » ait aidé à dénoncer et à pointer structurellement une violence masculine en couple, des formes relativement nouvelles de violence masculine en couple, fondées sur la « désagentivité » ? Comment expliquer, autrement dit, qu’elle ait servi à pointer du doigt des dynamiques intimes interpsychiques d’attaques répétées contre l’autonomie d’action et de pensée de la partenaire ? Pour répondre à ce problème, je me suis efforcé de montrer comment ces dynamiques s’articulent, réactivement, avec des dynamiques sociales d’autonomisation des femmes sur tous les plans de l’existence.