Disparition
Marjane Satrapi, le style et la dignité
Marjane Satrapi en 2010. © Baltrel/Sipa
La dessinatrice et réalisatrice, mondialement connue pour son œuvre Persepolis, est morte jeudi. Une femme dont le travail, souvent drôle et piquant, était aussi hanté par la mort. Hommage.
« Nous allons tous mourir, certes. Mais à la fin, il ne nous reste que deux choses : notre style, et notre dignité. »
En apprenant la mort de Marjane Satrapi, jeudi 4 juin, ce n’est pas la bande-dessinée Persepolis qui m’est spontanément venue en tête, ni les prises de position courageuses de la bédéaste et cinéaste contre la théocratie islamiste iranienne, ni son rouge à lèvres flashy qui contrastait si joliment avec ses cheveux de jais. C’est cette phrase, prononcée par André Dussolier, à la fin du dernier film de l’artiste née à Racht (Iran), Paradis Paris (2024).
Punk is not dead
Cette réminiscence, alors même que son film m’avait modérément plu, s’explique sans doute de deux manières. D’abord, elle résume assez bien la vie de Marjane Satrapi elle-même, qui avait développé avec Persepolis un style de dessin inoubliable – ce noir et blanc minimaliste plus espiègle que candide –, et a défendu, dans ses combats politiques, la dignité de toutes et tous, à commencer par celle des femmes en Iran. Ces deux préoccupations, vitales pour Marjane Satrapi, elle les avait conjuguées dans la BD Femme, vie, liberté (2023), hommage plus coloré à la révolte féministe surgie en Iran après la mort de Mahsa Amini.
L’autre explication est plus douloureuse, et rétrospectivement même tragique. L’œuvre de Marjane Satrapi me semble avoir été hantée par la mort, dès ses débuts en 2000, année de publication du premier volume de Persepolis. Dans cette BD inspirée de sa propre jeunesse, une adolescente se dresse contre les institutions religieuses qui s’échinent à lui ôter toute sa liberté. On se souvient de ce T-shirt que porte la jeune fille : « Punk is not dead. » Le mot mort est déjà là. Sous sa plume, les bigotes islamistes vêtues de leur tchador sont dessinées d’un seul bloc, gigantesque tache noire, tels des spectres inquiétants préfigurant la Mort elle-même (je me souviens avoir pensé au Septième Sceau quand j’ai découvert ces silhouettes au cinéma, en 2007).
Puiser les forces de vie
Marjane Satrapi a fui l’Iran en 1994 pour la France. Même une fois libre, elle est restée marquée par la peur des gardiens de la révolution, funèbres sbires d’un régime meurtrier obnubilé par le martyre et la promesse futile d’une vie après trépas : « À chaque décision que je dois prendre dans ma vie, je me pose deux questions : est-ce qu’on peut me mettre en prison et est-ce qu’on peut me tuer. Donc si je suis en vie et si je ne suis pas en taule, tout va bien ! », ironise-t-elle dans cet entretien. La création artistique a toujours un coût, qui devient exorbitant dans les dictatures, où l’imaginaire constitue un champ de bataille à part entière.
La mort ne faisait pas forcément peur à Marjane Satrapi (« Je crains plutôt la maladie »), mais elle rodait, peut-être plus encore dans ses films que ses bandes dessinées – parce que le cinéma est affaire de fantômes ? Dans Poulet aux prunes (2011), un violoniste inconsolable depuis que son instrument fétiche a été brisé décide de se mettre au lit et d’attendre la mort. Dans The Voices (2014), un homme se transforme en tueur en série sur recommandation de son chat, dont il croit entendre des voix. Dans Radioactive (2019), la réalisatrice s’intéresse à la trajectoire éblouissante et crève-cœur de Marie Curie, morte d’avoir exercé son talent avec zèle.
Dans Paradis Paris, son dernier opus, la mort est carrément partout : chez un terroriste tout de noir vêtu (encore) qui prend une lycéenne en otage, chez une cantatrice (Monica Bellucci) annoncée décédée par erreur, chez un cascadeur qui risque effrontément sa vie... Lors de son allocution finale, aux airs d’oraison funèbre, le narrateur André Dussolier, atteint d’une maladie incurable, dit aussi : « J’aimerais vous parler de la vie. La vie, après tout, c’est l’ensemble des chances qui nous soustraient chaque jour à la mort. » Dans cette œuvre chaotique et sincère, la ville de Paris, sa ville de cœur, le territoire qui lui a sans doute sauvé la vie, était louée pour « sa poésie et sa douceur ». Un paradis sur Terre, pour elle, sans doute.
“Morte de chagrin”
Il y a quelque chose d’intrépide dans cette conception de l’existence formalisée par Marjane Satrapi, consciente que tout se joue ici-bas, comme si vivre se définissait à partir du néant qui nous menace ou nous attend tous – pour mieux extirper une vérité, une force créatrice, peut-être pas un sens mais une forme de présence accrue au monde et aux autres. Marjane Satrapi ne s’accommodait pas de la finitude de l’existence. Elle répétait avec humour qu’elle ne voulait pas mourir (« Je veux vivre encore 20 000 ans ! ») mais avait néanmoins tiré de cette « obsession » de la mort l’idée que l’on peut y puiser « l’ensemble de chances » qui se présentent à nous – ou que nous pouvons créer.
« Marjane Satrapi est morte de tristesse un peu plus d’un an après le décès de Mattias Ripa, son mari et l’amour de sa vie », ont rapporté ses proches dans un communiqué. Sur son compte Instagram, l’an passé, elle avait publié plusieurs messages désespérés sur fond noir, indiquant en anglais : « For I lost the love of my life » (« Parce que j’ai perdu l’amour de ma vie »). Celle qui aura milité politiquement pour que les femmes vivent, en Iran, aura finalement été vaincue par un chagrin intime. Comme si cette artiste avait toujours craint davantage pour la mort des autres que pour la sienne. C’est peut-être cela aussi, qui en faisait une grande humaniste – et une incarnation vibrante de la dignité.