La lettre du lundi
Décès de Marjane Satrapi : peut-on mourir de tristesse ?
La dessinatrice Marjane Satrapi, le 14 décembre 2007 à New York (États-Unis). © Stephen Chernin/AP/Sipa
« En apprenant la cause de la mort de la dessinatrice Marjane Satrapi, jeudi dernier, “morte de tristesse un peu plus d’un an après le décès de Mattias Ripa, son mari et l’amour de sa vie”, selon le communiqué de ses proches, j’ai ressenti une immense compassion… doublée d’un étonnement. La tristesse peut-elle vraiment briser le cœur de celui qui est abandonné ?
“I lost the love of my life” (“J’ai perdu l’amour de ma vie”). C’est ainsi que Marjane Satrapi exprimait le chagrin et le désarroi dans lesquels l’avait plongée la mort de son mari, le producteur et scénariste Mattias Ripa, il y a un an. Et c’est la raison avancée par ses proches pour expliquer sa mort, à 56 ans, la semaine dernière : terrassée par cette perte, mais aussi très préoccupée par la situation en Iran. La dessinatrice de Persepolis, best-seller mondial qui racontait son enfance sous la dictature des mollahs, avait pourtant trouvé l’énergie, après la mort de son mari, de créer une fondation portant son nom et dont la mission était d’accompagner les étudiants étrangers. “L’objet de cette fondation est à notre image : deux étrangers à Paris, qui se sont rencontrés, sont tombés amoureux, se sont mariés et ont construit cette vie dans cette incroyable ville, vibrante et inspirante qui ne laisse personne indifférent.” En avril dernier, elle avait décidé de se faire hospitaliser dans une clinique à Munich, en Allemagne, dans l’espoir de “remonter la pente”, selon le journal Le Point. À une amie qui prenait de ses nouvelles, elle aurait ensuite fait part de son dépit : “J’arrête de me battre, je veux partir”, laissant ouverte la cause, volontaire ou involontaire, de sa mort.
“On a toujours le choix, affirmait-elle dans un entretien À voix nue sur France Culture en 2020, où elle revenait sur sa décision de quitter son pays. La vie, cela vaut la peine d’être vécue si l’on est droit. S’il faut ramper par terre comme un serpent, en faisant semblant de vivre, il vaut mieux ne pas être vivant du tout. C’est ma devise. Tant que je vis, que j’ai des poumons et que je peux rigoler, tout va bien.” On a des raisons de penser que le deuil et la solitude étaient devenus trop lourds à porter, pour ses poumons… et pour son cœur.
Une explication médicale…
“Mourir de tristesse”, est-ce possible ? Depuis l’annonce de sa disparition, les médias se passent le mot et l’explication supposée : le “syndrome du cœur brisé”, appelé aussi tako-tsubo (“piège à poulpe”) par le scientifique japonais qui l’a objectivé, résulterait d’une contraction du ventricule gauche du cœur qui, sous le coup d’un stress émotionnel très fort, prend la forme d’une petite amphore, elle-même à l’origine d’un infarctus.
… et philosophique ?
Au-delà du mécanisme physiologique, c’est la question existentielle qui m’a tourmenté : la tristesse de perdre l’être aimé peut-elle être fatale ? Et pourquoi cela nous remue-t-il autant, pourquoi trouvons-nous dans le trépas de l’amant le gage de vérité du chagrin qu’il professe ? À suivre Denis de Rougemont et sa grande fresque sur L’Amour et l’Occident (1939), cela ne devrait pas nous étonner. Depuis Tristan et Yseult, se laissant chacun mourir de chagrin à l’annonce de la mort de l’autre, jusqu’à Roméo et Juliette, se tuant pour ne pas avoir à vivre sans l’autre, l’amour trouve dans la confrontation à la mort de l’aimé son plus vif ressort romanesque. “Amour et mort, amour mortel, si ce n’est pas toute la poésie, c’est du moins tout ce qu’il y a d’universellement émouvant dans nos plus vieilles légendes. L’amour heureux n’a pas d’histoire, il n’est de roman que de l’amour mortel, c’est-à-dire de l’amour menacé et condamné par la vie même.”
Quelque chose résiste pourtant en moi dans cette idée, morbide, selon laquelle l’amour devrait prendre la forme de la passion malheureuse pour atteindre sa plus grande intensité. Et je ne crois pas que la figure de Tristan, mourant de chagrin avant même d’avoir vécu avec Yseult, éclaire le geste de Marjane Satrapi. C’est qu’il faut peut-être penser autrement la tristesse amoureuse. À suivre la philosophe Anne Dufourmantelle, si profonde soit cette tristesse, elle peut être approchée comme un “risque”, une “promenade au bord de la catastrophe” dont l’issue n’est pas toujours fatale.
Au risque de la tristesse
“La tristesse peut submerger, écrit-elle, mais elle apaise aussi ; elle a un pouvoir d’adhérence qui enveloppe le corps dans une sensation cotonneuse d’étrangeté à soi-même.” Elle ajoute : “On peut l’éviter, s’en retrancher, s’en écarter, l’ignorer ? Ou bien s’y risquer et s’ouvrir à l’exil intérieur à laquelle elle soumet sans violence, impossible à imaginer auparavant. Et dans ce territoire sans carte ni repère, s’attarder un peu.” Prendre le risque de la tristesse, c’est alors faire l’expérience d’un “élargissement de l’être”, “d’une autre possibilité d’être à nous-mêmes et au monde, dans l’hospitalité à ce qui vient” (Éloge du risque, Rivages poche, 2011).
Après les multiples exils qu’elle a traversés, Marjane Satrapi n’a sans doute plus trouvé la force de traverser l’exil intérieur du deuil. Mais son œuvre, pleinement vivante, porte la trace incontestable de cette traversée – et la tristesse que nous ressentons face à sa disparition élargit nos cœurs. »
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