Entretien
Michel Serres face aux espèces d’espace de Sempé
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Cet article est issu du Hors-série n°N° 55 de Philosophie magazine « Sempé (1932-2022) », en kiosque le 27 octobre 2022. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Dans un dessin de Sempé, une jeune femme goûte la solitude d’un paysage alpestre. Mais où serait le plaisir si elle ne pouvait le partager avec quelques lointaines amies ? Un don d’ubiquité que l’auteur de Petite Poucette analysait pour Philosophie magazine en termes de superposition d’espaces.
Que pensez-vous de cette « Petite Poucette » devenue grande ?
Michel Serres — Je pense qu’elle pose une question -passionnante et très contemporaine : dans quel espace habitons-nous ? Regardez-la bien : elle est assise à flanc de montagne – un rocher, quelques pins –, seule dans un espace isolé, n’était son téléphone portable grâce auquel elle pourra dialoguer avec Solène ou Lucie. En somme, Sempé a dessiné un espace paysager solitaire, un espace métrique qui fait qu’elle est éloignée de sa correspondante comme de Solène et Lucie : c’est l’espace d’autrefois, celui où nous habitions, avant. Sempé ne précise pas où est sa correspondante, ni Solène et Lucie, mais je peux vous le dire. La première est à Lyon, la seconde à Berlin et la troisième à Tokyo. Pourtant, elles sont toutes trois à côté de celle qui leur parle et, par conséquent, cette jeune femme au téléphone, certes assise dans l’espace métrique dessiné par Sempé, habite un autre espace, un espace topologique qui est un espace de voisinage.