Dossier / “Faut-il faire des compromis pour avoir la paix ?”
Nuance, honnêteté, constance : trois manières de parvenir à un compromis acceptable
“This Is Where We Meet”. © Melissa Schriek
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Cet article est issu du numéro 187 de Philosophie magazine « Faut-il faire des compromis pour avoir la paix ? », en kiosque le 20 février 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
La perspective du compromis flotte partout comme une issue désirable… en principe ! Car cette résolution pacifique du conflit n’a rien d’évident, tant elle entre en concurrence avec la rigueur de nos principes ou avec nos intérêts. Alors, comment trouver un accord sans s’y abîmer ?
« L’idée, c’est d’échanger, de dialoguer, et trouver les compromis pour les Français », a indiqué le gouvernement, dans un communiqué en forme de note d’intention, le 16 janvier. Cependant, même si elle est dans toutes les têtes depuis la dissolution de l’Assemblée nationale, l’idée ne semble réellement convaincre personne. Le compromis a mauvaise presse. Littéralement fait de « promettre avec », c’est-à-dire de s’engager avec autrui en présence d’un arbitre, le compromis en est venu, par un glissement de sens, à désigner le fait de s’en remettre à un tiers, voire de se soumettre. Pourtant, si un lien étymologique unit le compromis à la compromission via la promesse – tenue ou pas –, tout les oppose en principe. Le premier est un renoncement au profit d’un engagement mutuel, voire d’un bien commun ; le second est un reniement opportuniste, en vue de l’intérêt personnel. Ce sont deux arrangements, mais l’un avec autrui et l’autre avec sa conscience.
Par ailleurs, le compromis se distingue du consensus par sa capacité à préserver les individualités, à ne pas fondre les points de vue divergents en une seule voix – que serait en effet le rêve d’une société totalement pacifiée, sans voix discordantes ni désaccords, sinon une tentation totalitaire ? À l’inverse, le compromis suppose la reconnaissance d’un différend avec un interlocuteur légitime, et non l’unanimité. « Le compromis est l’affirmation du pluralisme (qu’il soit éthique, marchand ou intellectuel). […] Il est une méthode, pragmatique, pour résoudre les différends sans égaliser les différences », affirme le sociologue Christian Thuderoz, auteur d’un Petit Traité du compromis.
Il désigne, enfin, à la fois une méthode et un résultat, soit la démarche qui permet d’aboutir à un accord – le dialogue ou la négociation, par exemple –, autant que le fruit de cette démarche, autrement dit l’accord lui-même. « Là réside l’originalité du compromis et du processus de négociation qui y conduit : il y a effort des parties, optant volontairement, pour des raisons qui leur paraissent légitimes, pour la recherche d’une solution à leur conflit, mutuellement acceptable », poursuit le spécialiste.
Contre le conflit, tout contre…
Le compromis maintient donc les divergences par-delà l’accord ; il formalise le conflit sans prétendre l’annuler. « Nous pourrions même dire que le compromis est notre seule réplique à la violence dans l’absence d’un ordre reconnu par tous », précise Paul Ricœur lors d’un entretien repris dans Philosophie, Éthique et Politique (Seuil, 2017). « Le compromis est ce qui empêche la société de tomber en morceaux », ajoute-t-il. Il est une modalité de décision adaptée à des sociétés pluralistes, où n’existe pas de vision univoque du bien, ni « de super-règle pour résoudre les conflits ». À ce titre, il demeure fragile et révocable... mais cela fait aussi sa force, selon le philosophe. La vertu compromissoire n’est cependant pas reconnue par tous les acteurs politiques ! Le Parti socialiste (PS), lui, s’est dit « ouvert au compromis », tout en affirmant rester « dans l’opposition » au gouvernement formé par François Bayrou. Il n’a donc pas voté la censure a priori du gouvernement, en espérant sans doute peser dans les arbitrages politiques, sans laisser la main au Rassemblement national. Mais les autres composantes du Nouveau Front Populaire, elles, y ont vu une compromission, risquant d’ébranler l’unité de l’alliance en reniant les promesses électorales formulées lors des élections législatives. « Je parle toujours du bon compromis, du compromis honnête, c’est-à-dire de celui qui ne camoufle pas les conflits », complète Ricœur. Mais à quoi tient donc cette honnêteté ?