La lettre du lundi

Opportunité ou calcul ? La guerre en Iran sous le regard de Machiavel

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Opportunité ou calcul ? La guerre en Iran sous le regard de Machiavel

West Palm Beach, en Floride (États-Unis), le 27 février 2026. Le président américain Donald Trump lève le poing en signe de victoire après être descendu d’Air Force One à l’aéroport international de Palm Beach. © Elizabeth Frantz/Reuters

« Alors que la plus grande incertitude règne sur les suites de la guerre initiée par les États-Unis et Israël contre l’Iran, on peut déjà interroger avec Machiavel son point de départ “opportuniste”. Pour la première fois peut-être dans l’histoire, et selon un renversement stupéfiant de la pensée stratégique, une pure opportunité – la réunion en un seul lieu des principaux dirigeants de la République islamique – semble avoir décidé non seulement du déclenchement des opérations… mais du sens et des buts d’une guerre.

C’est à la faveur d’une information des services de renseignements américains que l’opération israélo-américaine contre l’Iran a été lancée, samedi matin, en plein jour, contre toute attente. La CIA avait acquis la certitude que les principaux responsables du pays, religieux, politiques et sécuritaires, dont le guide suprême Ali Khamenei, allaient se retrouver rue Pasteur, au centre de Téhéran, quartier des grandes institutions et résidences officielles. Alors même que les négociations en cours sur l’arsenal nucléaire entre émissaires iraniens et américains se poursuivaient depuis des semaines – sous la menace, il est vrai, d’une armada militaire dans la région –, Donald Trump a donc décidé de “changer son fusil d’épaule” et de lancer une intervention d’envergure. L’armée israélienne a eu l’initiative d’une attaque qui a décimé, dès la première salve, outre le guide suprême Ali Khamenei, les responsables des gardiens de la révolution, plusieurs ministres et une quarantaine de responsables de la sécurité.

Une première pour Israël

Pour la première fois, Israël supprime un chef d’État étranger, en plein exercice de ses fonctions. Et son Premier ministre, Benyamin Netanyahou, se voit offrir la possibilité d’anéantir ce régime qui ne cache pas sa volonté d’en finir avec Israël, depuis quarante ans. Tandis que Donald Trump signifie une nouvelle fois son mépris du droit international et de ses alliés, des institutions américaines (ni le Congrès ni les forces politiques n’ont été informés et/ou consultés), et son seul souci pour la puissance. Résultat : le régime vacille sans pour l’instant céder, grâce à son système de doublons. Le peuple iranien, qui a déjà payé dans le sang les fausses promesses de Trump en janvier, se réjouit mais attend tout en subissant les bombardements, tandis que les gardiens de la révolution déversent des centaines de missiles sans grande cohérence sur les États voisins, cherchant à se protéger... grâce à la menace de l’embrasement.

À l’aveugle

Et pourtant, tel est le mystère du moment que nous vivons, ce nouveau cataclysme géopolitique semble se dérouler en l’absence de tout plan ou de tout scénario réfléchi dans le chef de son principal initiateur. Tout se passe en effet comme si les buts de guerre avaient été redéfinis, et encore a minima, sur base de l’opportunité qui s’est présentée. Ce n’est pas tant que Donald Trump se dédise en regard de ses promesses de mettre fin à toutes les aventures militaires américaines. C’est plutôt qu’il semble ne pas savoir ce qu’il fait dans cette aventure-là. Il a vraisemblablement saisi une occasion, celle de liquider la tête du régime iranien. Et cette occasion semble avoir redéfini, en retour, le sens de l’engagement américain. Hier, il s’agissait d’empêcher l’Iran de se doter de l’arme nucléaire. Dorénavant, il s’agit, d’après les déclarations laconiques du président américain, de changer le régime, non pas pour assurer la démocratie ou le droit du peuple iranien, mais pour détruire une menace “imminente” (assez imprécise en réalité), préserver la “civilisation” (sic)… ou même faire revenir à la table des négociations, après trois ou quatre semaines, le successeur de Khamenei qu’il aura choisi.

Dans le chapitre VI du Prince, consacré à tous ces acteurs politiques qui se sont élevés de la condition obscure d’homme privé à prince, Machiavel les crédite d’avoir su profiter des occasions que l’histoire leur offrait pour y introduire leur virtu. Non pas la vertu au sens moral, car la virtu implique de savoir “entrer dans le mal” si nécessaire. Mais la capacité de donner forme aux événements, en usant de la force mais aussi de l’intelligence politique, qui mêle ruse et calcul. “Si on examine leurs actions et leur vie, on ne voit pas qu’ils aient reçu rien d’autre de la fortune que l’occasion, qui leur donna la matière pour pouvoir y introduire cette forme qui leur paru bonne : et, sans cette occasion, la virtu de leur esprit se serait éteinte, et, sans cette virtu, l’occasion serait venue en vain.”

Et après ?

En l’absence de cette dialectique, les acteurs peuvent un temps bénéficier des “occasions” que la fortune leur distribue ; à terme, ils sont voués à en être dupes. Car “la fortune démontre sa puissance aux endroits où il n’y a point de force dressée pour lui résister, et tourne ses assauts au lieu où elle sait bien qu’il n’y a point de remparts ni levées pour lui tenir tête”. Et Machiavel de conclure à propos d’un homme, comme le pape Jules II, qui bénéficia d’une grande fortune mais ne savait pas agir autrement que par impétuosité, y compris quand la situation l’aurait exigé : “Si des temps étaient venus où il eût été besoin de procéder avec circonspection, sa ruine s’ensuivait” car “il n’aurait jamais dévié des façons auxquelles, par nature, il était enclin.”

Face à la nouvelle guerre qu’il a entamée en Iran, certains reprochent à Donald Trump d’enfreindre le droit international ou d’abuser de sa puissance. C’est une critique plus politique que lui ferait sans doute Machiavel : celle d’avoir cru que l’occasion que lui présentait la fortuna pouvait se passer de virtu, c’est-à-dire de calcul. Privé de buts autres que celui de saisir l’occasion, le chef d’État américain risque en réalité d’être très vite rattrapé par les buts que les autres acteurs du drame – et Israël au premier chef - ont déjà commencé à réaliser... non sans virtu, d’ailleurs. »

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