Édito
Par-delà le fourmillement des mots
Cet article est issu du numéro 145 de Philosophie magazine « Plaidoyer pour la nuance (quand tout le monde veut en découdre) », en kiosque le 03 décembre 2020. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Quand j’ai vraiment pris goût au spectacle des crépuscules, un phénomène a retenu mon attention. Il s’observe de préférence à la campagne ; en ville, il n’est presque jamais possible d’avoir une ouverture de champ de vision assez large pour le saisir. Juste avant que le soleil ne disparaisse derrière l’horizon, il y a un moment où le ciel lui-même fait le grand écart : il est rouge ou rose du côté de l’ouest, encore lumineux, et d’un bleu sombre à l’est. Cependant, on a beau scruter l’atmosphère en tous sens, il est impossible de trouver la moindre ligne de démarcation, la moindre rupture. Entre le rouge vermillon rehaussé d’or et la nuit, il n’est ni frontières, ni marches, ni degrés, ni étagement de palette, mais une déstabilisante continuité. Le panorama rassemble donc les contraires mais sans théâtraliser leur opposition : il l’efface.
J’ai toujours pensé que l’un des meilleurs critères pour évaluer l’intelligence ou plus exactement l’esprit d’un humain était le suivant : peut-il contenir en lui-même de fortes contradictions, sans être disloqué ni incohérent ? Le projet du fanatisme, des doctrines du salut ou des idéologies serait de vous faire l’âme monochrome ; la plupart du temps, ça n’est pas possible, ça ne fonctionne pas, nul ne se laisse badigeonner son appareil psychique jusque dans les recoins, jusque dans les angles, l’humain est trop changeant et complexe pour devenir tout noir ou tout blanc. Mais à considérer qu’une telle entreprise puisse aboutir, elle dissocierait l’humain de la réalité qui l’environne, tant cette dernière, telle que nous la saisissons à travers les paysages naturels, se présente comme un vaste dégradé, une composition de nuances.
Accueillir en soi la contradiction ne revient donc pas à se paralyser, à s’installer dans le compromis ni la remise en question permanente, mais à tenter de prendre modèle sur le ciel. Si cela peut avoir un inconvénient, c’est que cette expérience confine au vertige.
D’ailleurs, quand vous dirigez vraiment votre regard en un point choisi au hasard de la voûte céleste crépusculaire, mettons qu’il soit de couleur pêche, votre œil se met à y projeter un fourmillement, comme si des animalcules légers ou des points noirs y grouillaient. Et il faut un certain effort de volonté pour aller par-delà cette impression fallacieuse, effectuer la mise au point, comprendre que cette agitation brownienne, ces délinéaments sont introduits par nous-mêmes, par la faiblesse de notre propre organe de perception, et que le ciel lui-même est lisse et tiré. Ce n’est pas une mince tâche que d’atteindre l’uniformité paisible dans la contradiction. Peut-être que, transposé au domaine des idées, à l’opposition entre ordre ou désordre, négatif ou positif, ivresse ou sobriété, sagesse ou folie, paix ou combat, droite ou gauche – que sais-je ? –, cette uniformité ne s’atteint qu’après que s’est dissipé le grouillement d’un genre spécial d’animalcules : celui des mots, qui décomposent trop artificiellement les pensées pour que celles-ci épousent la simplicité du firmament.