Paul Veyne. « Je ne crois pas aux idées générales »

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Paul Veyne en 2014

Paul Veyne en 2014. © Serge Picard pour PM

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Cet article est issu du numéro 9 de Philosophie magazine « 9 - mai 2007 », en kiosque le 26 avril 2007. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Paul Veyne mêle histoire et philosophie avec talent et impertinence. Nourri de Nietzsche et de Foucault, cet incroyant, auteur d’un livre sur René Char, n’a qu’un credo, sceptique, inquiet : l’histoire n’est pas une science. Elle est compréhension du réel, description de pratiques concrètes.

Curiosité, érudition, talents de conteur, anticonformisme, clarté, humour, tels sont les traits de sa présence généreuse, joyeuse. Titulaire de la chaire d’histoire de Rome au Collège de France entre 1975 et 1998, Paul Veyne aime à faire dialoguer l’histoire et la philosophie. Paru en 1971, son premier livre Comment on écrit l’histoire a attiré l’attention de Raymond Aron. Sa singularité consiste à ne pas séparer la Grèce et Rome – voir son livre-somme L’Empire gréco-romain. Né en 1930 à Aix-en-Provence dans un milieu qu’il qualifie d’« inculte », Paul Veyne a découvert l’histoire à 8 ans, en trouvant une pointe d’amphore sur une colline de Cavaillon. Inspirée par Michel Foucault, Max Weber et Georg Simmel, sa réflexion, qu’elle se fasse épistémologie de l’histoire ou philosophie de la croyance, ne cesse de susciter une puissante démystification de notre rapport au réel. Il se méfie des termes généraux, « ces vêtements trop amples de la pensée », débusquant les traces du causalisme historique : « Ce n’est pas le christianisme qui est à la racine de l’Europe, c’est l’Europe actuelle qui inspire le christianisme ou certaines de ses versions », lit-on dans son dernier livre.

 

Philosophie magazine : Vous venez de publier Quand notre monde est devenu chrétien (312-394). Pourquoi ce livre sur les origines du christianisme, alors que vous vous êtes jusque-là intéressé à l’histoire du monde païen, préchrétien ?

Paul Veyne : Je suis tombé sur un texte de Constantin, l’empereur qui se convertit au christianisme en 312. Il y explique qu’il est la créature humaine la plus importante depuis Adam et Ève parce qu’il a reçu de Dieu la mission d’ouvrir l’humanité au christianisme. Cela m’a rappelé mes souvenirs de jeunesse quand j’étais membre du Parti communiste. La révolution bolchevique était considérée comme l’événement majeur parce qu’à une préhistoire de lutte des classes et d’anarchie, succédait enfin une période de justice et d’organisation rationnelle du monde, une histoire digne de ce nom. Il est courant qu’un potentat ou un dictateur considère qu’il va faire le bonheur de l’humanité, qu’il va renverser la locomotive de l’histoire. C’est le cas de Constantin. Cet empereur n’est donc pas le superstitieux pas très malin que disaient les uns, ce n’est pas non plus un roublard politique voulant insuffler une idéologie alors que 95 % de sa population était contre lui. Non, c’était un mégalo. La deuxième raison, c’est que je suis antichrétien. Il y a quelque chose dans le christianisme que je n’ai jamais pu avaler. Si j’avais vécu dans l’Antiquité, j’aurais été un païen très dévot. Que ressentent les gens qui, nombreux autour de moi, sont chrétiens ? J’ai tenté de comprendre ce phénomène, avec la même rage que celle d’un asexué qui voudrait découvrir l’érotisme.

 

Est-ce l’état du monde contemporain qui a fait naître ce livre ?

Je n’ai pas spécialement pensé à l’actualité. Si l’on réfléchit au fonctionnement de l’histoire, l’idée même des sources, des origines d’une civilisation, est littéralement dépourvue de sens. Tout se construit de bric et de broc : parler des racines chrétiennes de l’Europe et vouloir les faire inscrire dans la Constitution européenne revient à faire inscrire dans un texte – qui est et doit être sérieux – une absurdité historique, une absurdité logique en tout cas. Cette rage logique, et non une volonté polémique, m’a poussé à écrire ce livre. On retrouve là le problème de l’opposition entre préformation et épigénèse [apparition d’une forme nouvelle qui n’existait pas en germe, Ndlr], qui rejoint les discussions actuelles sur la génétique. Après avoir cru que les gènes déterminaient tout, les scientifiques se sont rendu compte que l’éducation et le milieu jouaient un rôle tout aussi important. L’histoire n’est pas finaliste sauf dans nos illusions rétrospectives. Elle ne développe pas ce qui aurait été préformé dans un germe ; elle n’offre pas de développement naturel, mais se constitue au fil du temps par degrés imprévisibles.

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