La lettre du lundi

Penser sous influence

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Penser sous influence

© axllll/iStockphoto

« Chacun en fait l’expérience en allumant son téléphone au réveil, en consultant la presse sur Internet ou en scrollant sur les réseaux sociaux pour sonder le buzz du moment : nous avons basculé dans un nouvel espace public où la confrontation argumentée d’opinions laisse la place à la juxtaposition de bulles d’influence. Comment préserver l’expérience d’une pensée et d’une délibération collective à l’âge où le personnage de l’influenceur remplace la figure du penseur ?

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Commençons par une petite expérience de pensée, celle que nous invite à faire Emmanuel Kant dans un texte de 1786 intitulé Qu’est-ce que s’orienter dans la pensée ? Imaginons, nous dit le penseur des Lumières, que pour une raison qui nous échappe, pénurie de bougies ou coupure de courant, nous nous trouvions soudain privés de lumière dans notre salon ou notre chambre à coucher. Nous savons comment l’espace et les objets sont distribués, mais nous ne les voyons plus... Comment ne pas se prendre les pieds dans le tapis ? En l’absence de repères objectifs, nous allons devoir nous replier, nous dit Kant, sur ce qui constitue le socle de toute orientation : le sentiment d’une différence subjective fournie par notre corps, celle de la gauche et de la droite.

Or, cette faculté de s’orienter dans un espace dont on ne dispose plus des coordonnées objectives est transposable au registre de l’esprit, soutient Kant. Lorsque celui-ci est privé des repères fournis par les “principes objectifs de la connaissance” (expertise historique, scientifique, politique), il doit s’appuyer sur “un principe de différenciation subjective”, celui que lui fournit le pur “besoin subjectif de penser”. En deçà de l’entendement, qui produit des représentations conformes à la réalité ou des règles issues de l’expérience, la pensée est cet exercice qui consiste à produire des idées, comme celle de Dieu ou de la Liberté, qui éclairent ce qui échappe à la lumière du concept. Elles ne sont pas “dérivées de l’expérience”, et il faut donc les rendre propres à un “usage expérimental”. Penser en ce sens, comme l’explique Françoise Proust, c’est “faire un pas au-delà dans un espace vide, c’est se risquer dans un domaine où plus aucun concept ni règle ne viennent conduire et limiter l’entendement”.

Pour s’ouvrir un chemin dans cet espace sans donner libre cours à des illuminations dogmatiques, la pensée a deux boussoles. D’abord, “le droit qui est le sien de supposer et d’admettre quelque chose qu’elle ne peut prétendre savoir par des principes objectifs”. Ensuite, l’exigence de se communiquer. Car “quelles seraient l’ampleur et la justesse de notre pensée, si nous ne pensions pas en quelque sorte en communauté avec d’autres à qui nous communiquerions nos pensées et qui nous communiqueraient les leurs !” On tient ici le principe philosophique qui soutient la naissance de l’espace public démocratique, tel qu’il s’est constitué en Europe à la fin du XVIIIe siècle.

Mais en posant le principe de la communicabilité de la pensée, Kant ne défend pas seulement le droit de l’individu d’exprimer et de diffuser ses opinions dans un espace public soustrait à la censure. Il fait de la pensée elle-même une agora où chacun est incité à faire résonner une pluralité de voix et d’arguments. Comme le précise encore Françoise Proust : “L’esprit convoque et rassemble en quelque sorte un public imaginaire, compose une sorte de république en miniature, non pas pour éprouver tour à tour et démocratiquement la solidité et la rationalité des points de vue possibles sur la chose et en tirer un consensus […] mais pour pousser la pensée jusqu’à un état tout autre, extravagant peut-être.” Et de conclure : “L’usage libre de la raison désigne l’usage expérimental de la pensée, et son usage public est la diffusion dans le public, et la constitution comme public, de cet usage expérimental” (Emmanuel Kant, Vers la paix perpétuelle / Que signifie s’orienter dans la pensée ? / Qu’est-ce que les Lumières ? et autres textes, édition de Françoise Proust, GF Flammarion).

Cet usage – expérimental et public – de la pensée n’est-il pas menacé de disparaître, à l’heure où des plateformes mondialisées distribuent, à coups d’algorithmes fonctionnant à l’intelligence artificielle, des bulles informationnelles destinées à produire non plus de la délibération mais de l’influence ? C’est la question que se pose Jürgen Habermas dans un essai inquiet, Espace public et démocratie délibérative : un tournant (Gallimard, 2023). À entendre le penseur de la raison communicationnelle, une bascule serait en train de s’opérer qui risque de nous faire passer de l’ancien espace public délibératif à un espace public “plébiscitaire”, “fonctionnant à coup de clics exprimant plaisir et mécontentement”, soucieux de préserver des identités plutôt que de produire des délibérés. L’inquiétude mérite d’être pesée.

Mais des résistances existent également. C’est en tout cas l’ambition qui est la nôtre à Philosophie magazine : faire vivre l’usage expérimental et public de la pensée qui était pour Kant la boussole de l’humanité pour s’orienter dans un monde obscur… quoique ouvert à l’interrogation. Cinq ans après la création de cette lettre quotidienne et la refonte de notre site, nous ne voulons pas abandonner la pensée au règne des influenceurs. À compter de ce jour, d’ailleurs, l’équipe des rédacteurs de cette lettre s’élargit – et chacun d’entre eux vous écrira dorénavant tous les quinze jours. Une newsletter hebdomadaire consacrée aux arts et une newsletter mensuelle aux livres verront bientôt le jour. Tandis que nos articles de décryptage de l’actualité et d’histoire de la philosophie vont être augmentés.

Et à l’instant même, je m’apprête à interroger le philosophe Michaël Fœssel dans le cadre de notre masterclass philosophique, ce nouvel espace de pensée, en présentiel et en distanciel, que nous avons initié au Club de l’Étoile, dans le XVIIe arrondissement de Paris. De quoi parlerons-nous ? De Kant et des Lumières, de l’expérience de la nuit et de l’horizon du monde. De quoi penser, sans se laisser influencer. »

Les concepts liés à cet article

EmpirismeInductionThéorie Transcendantal