Pierre-Henri Castel: “Plus les capacités d’action augmentent, plus l’anxiété s’accroît”
Pierre-Henri Castel en 2010 (cc) Wikimedia Commons / Georges Seguin
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Cet article est issu du numéro 108 de Philosophie magazine « Pourquoi tout peut arriver », en kiosque le 23 mars 2017. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Pour le philosophe et psychanalyste Pierre-Henri Castel, l’incertitude dans laquelle est plongée notre société est le fruit d’un processus d’individualisation, aussi désirable que dangereux.
« L’incertitude est un terme ambigu. D’abord, il renvoie au fait que tout n’est pas déterminé. C’est la condition sine qua non de l’action. Bon nombre de sociologies contemporaines ne sont d’ailleurs plus déterministes. Elles ne soutiennent plus que la reproduction sociale est implacable et rigide. L’autonomie des agents et leur degré de réflexivité sont désormais davantage pris en compte. Mais l’incertitude a aussi un sens affectif. C’est l’effet moral de ce qui nous déstabilise ou nous fragilise. Pour comprendre le lien entre ces deux sens de l’incertitude, disons que plus les capacités d’action et d’autonomie des gens augmentent, plus, mécaniquement, l’anxiété s’accroît.
Dans les sociétés contemporaines, individualistes, à mesure que les possibilités d’agir se multiplient, le sentiment de solitude et même d’isolement grandit. Le “malaise dans la civilisation” tient chez nous à ceci : l’impression d’être extrêmement seul dans une société où la dépendance de chacun à tout ce que font les autres ne cesse de se renforcer, et la peur que les individus, voués à un égoïsme sans frein, se retournent contre la société et détruisent jusqu’au lien social. Ce “malaise” est tout autre ailleurs dans le monde. Car il dépend des formes locales que prend l’individualisation comme processus social, qui sont distinctes selon le contexte politique, esthétique, moral. En France, l’État a toujours été investi de la mission d’émanciper les gens de leur communauté et de leur famille. L’individualisation exige ce tiers. Aux États-Unis, l’appel à l’État est au contraire une marque de faiblesse de l’individu. Il y a donc bien des réalités différentes derrière les slogans d’autonomie du citoyen démocratique, qui est aussi un “entrepreneur de sa propre vie” et un consommateur, appelé sans cesse à faire des choix. À chaque fois, autre liberté, autres risques, autre incertitude.