Théâtre
Plan de coupe
©Rimini Protokoll
Cet article est issu du numéro 145 de Philosophie magazine « Plaidoyer pour la nuance (quand tout le monde veut en découdre) », en kiosque le 03 décembre 2020. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Avec le spectacle Société en chantier, le metteur Stefan Kaegi bâtit une œuvre qui donne à voir la complexité du monde à travers le regard de toutes les personnes impliquées dans l'édification d'un bâtiment.
Les ruines sont sujettes à la réflexion, l’architecture est l’un des beaux-arts thématisés en philosophie. Mais le chantier ? Rien ou presque sur le chantier dont Stefan Kaegi a pourtant fait un spectacle (créé en septembre pour l’inauguration de la Comédie de Clermont-Ferrand). Immersive, comme l’étaient ses précédentes créations consacrées, par exemple, au trafic d’armes ou à la fin de vie, cette mise en scène invite à endosser huit rôles dans un décor mêlant différentes sphères de l’univers bâtisseur : chaque groupe de spectateur interagit ainsi avec un avocat, un entrepreneur, un urbaniste, une investisseuse, un ouvrier, un spécialiste des insectes, une travailleuse immigrée et une militante contre la corruption, interprétés par des acteurs. La pièce s’appuie sur un travail documentaire et de véritables cas, comme l’ouverture longtemps repoussée de l’aéroport Willy-Brandt à Berlin ou les surcoûts considérables du musée des Confluences à Lyon. Que découvre-t-on avec ce spectacle imparfait bien que précis, qui fait la part trop belle au « divertissement » ? Que les protagonistes impliqués dans ces marchés sont si nombreux qu’il est impossible d’obtenir une vision panoramique ou de s’accommoder d’une compréhension univoque de la réalité. Dans ces architectures juridiques, sociales et politiques enchevêtrées, les chaînes de responsabilité se diluent. Elles posent la question morale de l’implication de chacun, du concepteur à l’usager. Société en chantier : pas une entreprise de démolition mais un plan de coupe de la complexité du monde.