Dossier / “Complotisme”

Plus belle l’histoire

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Plus belle l’histoire

L’astronaute Edwin E. Aldrin Jr., membre de la mission Apollo 11, pose devant le drapeau des États-Unis planté sur le sol de la Lune, en juillet 1969. © Nasa

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Cet article est issu du numéro 169 de Philosophie magazine « Complotisme. Pourquoi se raconte-t-on des histoires ? », en kiosque le 27 avril 2023. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Si les théories du complot connaissent une si large diffusion, est-ce vraiment parce que les gens sont crédules ou qu’ils manquent d’esprit critique ? Ne serait-ce pas plutôt qu’elles viennent combler un besoin profond chez l’humain : celui de mettre le bruit et la fureur du monde en récits ?

 

« Sincèrement, vous pensez que les Américains se sont posés sur la Lune en 1969 ? Vous y croyez ? » On passait plutôt une bonne soirée avec un couple d’amis italiens dans une trattoria de Pavie. Federico, qui a lancé cette question à la fin des antipasti, a poursuivi : « Vous voyez à quoi ressemblait la technologie des années 1960, avec les téléphones en Bakélite, les premiers ordinateurs qui occupaient une pièce ? Et vous pensez qu’une navette spatiale a fait les 384 000 kilomètres, aller et retour ? Qu’ils ont pu transmettre les images en direct ? » En fait, Federico venait de lancer un débat qui a intéressé tout le monde, y compris les enfants. Federico n’est pas du genre allumé – à Milan, il a créé une petite agence de publicité qui a le vent en poupe. Il n’a aucune raison de se sentir exclu ni de nourrir du ressentiment à l’égard des élites ou des Américains. Il ne soutenait pas que le film de l’alunissage était un fake – il ne donnait pas dans le conspirationnisme mais dans une attitude plus répandue, le dubitationnisme. Le dubitationnisme consiste à douter de la version officielle des événements sans avoir de certitude sur ce qui s’est réellement passé. Nous sommes tous, de temps à autre, concernés. Jeffrey Epstein s’est-il vraiment suicidé en prison ? Que s’est-il passé à l’Institut de virologie de Wuhan ? Au moment où les tiramisus sont arrivés sur la table, j’ai trouvé un argument qui est venu à bout des doutes de Federico : « Bon, supposons que tu aies raison. Il faudrait que combien de personnes aient participé à ce complot, selon toi ? — Toute la Nasa. — Exactement, ce qui fait 400 000 personnes à l’époque. Plus sans doute les dirigeants de la télévision, les journalistes. Tu es en train de me dire qu’aucune de ces personnes complices n’en a parlé autour d’elle, pas même à ses enfants, ni à ses proches ? Qu’aucune n’a lancé l’alerte, ni n’a laissé un document chez un notaire, à ouvrir à titre posthume ? » Cet argument n’était pas de moi mais d’une étude de David R. Grimes parue en 2016 dans la revue scientifique PLOS One, « On the Viability of Conspiratorial Beliefs » (« Sur la viabilité des croyances conspirationnistes »). S’appuyant sur un modèle statistique complexe, il montre que tout complot impliquant plus de 1 000 complices est vite voué à être éventé et que seul un secret d’État partagé par moins de 251 personnes a quelque chance de ne pas être rendu public après cinquante ans. Federico a admis : « Vu comme ça, OK, ça paraît peu probable. »

Par opposition au dubitationniste, le conspirationniste passe un cap : il ne se contente pas de douter de la version officielle des événements mais en attribue l’origine à des groupes occultes. Un jour, mon fils de 13 ans est revenu du collège en me parlant des Illuminati. Il était assez séduit par cette hypothèse selon laquelle une société secrète dirigeait en sous-main les principaux États occidentaux et les multinationales ; son meilleur copain lui avait donné pas mal de détails. Si j’ai réussi à le convaincre assez vite du caractère erroné de cette conception de l’Histoire, c’est que j’ai lu la première source de cette théorie du complot, Les Preuves d’une conspiration, livre publié par John Robison à Édimbourg en 1797. Robison se présente comme un ancien membre de la franc-maçonnerie, attiré par les idéaux révolutionnaires, mais qui en est revenu. Il raconte ce qu’il a vu, ce qu’il a compris. En fait, les Illuminati ont existé, c’était une société secrète créée par un certain Adam Weishaupt en 1776 qui se proposait de diffuser les Lumières en Bavière. Cette société a été dissoute en 1784 par l’électeur de Bavière. Mais Robison offre une version alternative, ce qu’on appelle en science-fiction une uchronie : les Illuminati se seraient perpétués en devenant une société secrète à l’intérieur de la franc-maçonnerie. Une conspiration dans la conspiration, comme des poupées russes. C’est ce qui rendrait les Illuminati à la fois influents et indétectables. Avec mon fils, j’avais de la chance : j’avais tous les documents en main, même le PDF du livre de Robison – mais ce n’est pas toujours possible, tant les domaines que touche le conspirationnisme sont nombreux !

“Je ne comprends pas pourquoi les gens se passionnent pour de faux complots, alors qu’il en existe tant de vrais”
Julian Assange

 

Ils voient des biais cognitifs partout !

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