La petite question
Pourquoi le prof est-il si important en philo ?
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Alors que la fin d’année scolaire se profile, la philosophie restera dans l’esprit de bon nombre de lycéens à l’image de leur professeur, ennuyant pour les uns, stimulant et fascinant pour les autres. Enseignante en philosophie, Audrey Jougla, qui a publié l’essai De l’or dans la tête ! Repenser l’éducation pour réparer l’école (Double ponctuation, 2022), explore ce lien étrange à l’origine de l’engouement pour la discipline… mais qui génère parfois aussi un sentiment de rejet, d’ennui ou de soumission intellectuelle.
« Unis pour le meilleur et pour le pire » : ainsi pourrait-on résumer la relation presque fusionnelle qui s’établit au lycée entre le professeur de philosophie et la matière qu’il enseigne. Étrangement, aucune autre discipline scolaire ne semble à ce point dépendre de son incarnation devant les élèves, comme si la figure du « prof de philo » devenait à leurs yeux la matière elle-même. À quoi tient cette troublante superposition ?
Et, surtout, quelles en sont les conséquences ?
“LE” prof de philo
C’en est devenu une expérience sociale amusante, tant elle est imparable. Lorsque j’annonce que je suis professeure de philosophie, comme nombre de mes collègues l’ont aussi constaté, il suffit de quelques minutes, parfois plus, parfois bien moins, pour que mon interlocuteur se confie : « Ah, moi je me souviens, mon prof de philo… », ouvrant la rétrospective de son vécu. Et de se livrer soit à une critique acerbe, soit à l’éloge appuyé de celui ou celle qui restera à jamais dans son esprit confondu avec l’expérience de la philosophie elle-même.
À travers cette ritournelle conversationnelle, nous touchons là un point spécifique à l’enseignement de la philosophie : ce que recouvre cette discipline, pourtant incroyablement étendue dans ses époques comme dans ses champs de réflexion, se résumera pour la plupart de nos concitoyens à une année, une toute petite année scolaire, et par voie de conséquence à ce qu’en aura montré un seul enseignant. Nous avons nous-mêmes découvert la philosophie par une voix unique, une manière de faire et une personnalité qui resteront indissociables de cette matière ; et convoquer le souvenir du prof de philo revient à souligner combien cette matière se teinte d’affects.
“N’est-on pas toujours reconnaissant envers celui qui nous initie à une perspective nouvelle ?”
Le paradoxe éclate alors : la philosophie, historiquement plus proche des mathématiques et de la logique, rappelons-le, se veut discipline de la raison, des concepts, et de l’abstraction, aux antipodes donc des sentiments, de la relation interpersonnelle ou encore de l’incarnation humaine, dont elle semble étroitement dépendre selon les anciens élèves. Bien sûr, le cadre conféré à l’enseignement de la philosophie joue : une seule année, qui plus est la dernière du lycée, forge immanquablement une charge affective distincte des autres matières. À cela s’ajoutent la curiosité de la nouveauté, l’attrait presque impatient pour une discipline réputée aride ou difficile, et, ne l’oublions pas, le fait que la classe de terminale s’intitulait « classe de philosophie », scellant une attente initiatique.