Qu’est-ce qui fait la valeur d’un instant ?

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Cet article est issu du numéro 83 de Philosophie magazine « 83 - octobre 2014 », en kiosque le 25 septembre 2014. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Justine Audibert, 27 ans, Brignoles

On connaît la réponse de Nietzsche : c’est la force avec laquelle vous lui dites « oui ». Aimez-vous assez cet instant pour en vouloir l’éternel retour ? Non ? Alors cessez de le vivre ! Avec cette thèse tellement discutée de l’« éternel retour », c’est le critère d’intensité que Nietzsche met en avant. L’objection ne se fait, bien sûr, pas attendre : si nous ne vivions que des instants intenses, il n’y aurait plus d’intensité.Il n’y a d’intensité que par contraste. Alors cherchons ailleurs. Si l’instant le plus plein était celui qui vient couronner une histoire, tel le Graal au bout d’un chemin ? On trouve cette idée chez Bergson mais au sens où, dans le couronnement, c’est en même temps toute l’histoire passée qui se trouve convoquée, présentifiée, accueillie. Le génie, à l’instant même de son intuition, vit le couronnement de toutes ses années de recherche : c’est comme si elles se retrouvaient toutes présentes en même temps au moment du « Eurêka ! ». Un patient sur le divan, de même, n’est jamais autant présent que lorsqu’il cesse de refouler et sait enfin accueillir tout son passé, l’accepter, lui dire oui. Il s’agit bien encore de dire oui, mais plus simplement à cet instant présent – à toute son histoire. Nous pourrions toutefois affirmer le contraire : ce qui fait la valeur d’un instant, c’est son caractère de promesse ; c’est tout ce qu’il annonce. Il serait alors, comme dans le coup de foudre, instant de commencement plus que de couronnement. Pourtant, l’opposition n’est qu’apparente : le génie qui trouve inaugure une ère nouvelle et c’est en même temps le couronnement de son passé. La lumière que le patient sur le divan reçoit vient du fait qu’il accueille enfin son passé dans sa totalité, mais c’est souvent en même temps le commencement d’une période plus heureuse de sa vie. Voilà en tout cas une piste : ce qui fait la valeur d’un instant, c’est qu’il soit à la fois instant de couronnement et de commencement, comme la naissance d’un enfant qui consacre l’amour du couple et ouvre en même temps une vie nouvelle. Néanmoins, un doute surgit : ce qui fait la valeur d’un instant, n’est-ce pas surtout qu’il a le pouvoir d’intensifier notre sentiment de présence au monde ? Or, une telle impression n’exige pas forcément que cet instant inaugure une ère nouvelle ou consacre une histoire passée. Grâce à la qualité de l’instant, devant la beauté d’un paysage, en présence de l’être aimé, nous nous sentons davantage présents au monde et à nous-mêmes – moins dans la représentation, plus dans la présence. Ce qui fait la valeur d’un instant, c’est qu’il nous offre la possibilité de sortir du temps, de rencontrer cela même qui est au-delà du temps : la vérité, la beauté, le monde ou son mystère… Je vous répondrai donc par une question : l’instant le plus plein est-il celui qui nous fait sentir de manière plus aiguë le mouvement même du temps ou, au contraire, celui qui nous élève au-dessus de ce mouvement ?

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