Un classique éclaire le présent

Qui vous l’avait dit ?

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Qui vous l’avait dit ?

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Y aura-t-il un troisième confinement ? Est-ce une question de jours, ou peut-on encore l’éviter ? Pouvons nous imaginer venir à bout du virus, ou cette pandémie n’en finira-t-elle jamais ? En famille comme autour de la machine à café, les pronostics vont bon train, alimentés par les discours des spécialistes, reconnus et autoproclamés. La vérité, c’est que l’incertitude nous tient – et qu’il est préférable de se « guérir » de la tentation de parier sur l’avenir, comme l’explique Émile-Auguste Chartier, dit Alain. 

Dans ses Propos, le philosophe français (1868-1951) qui fut le maître de toute une génération, de Simone Weil à Raymond Aron, confie ainsi, à la date du 14 avril 1908, ne « prévoir que devant ses pieds »… car les prédictions sont sources de malheurs. Inspiré par la pensée stoïcienne, Alain rappelle la leçon de l’École du Portique : ne t’accable ni du passé qui n’est plus, ni ne crains l’avenir qui n’est encore rien. Et d’inviter à se « guérir aussi de la prudence », c’est-à-dire à cesser de retarder l’action par l’anticipation de ce qu’on ignore, pour rendre le présent véritablement possible. Une sagesse très classique… mais néanmoins actuelle.

 

« Il arrive toutes sortes d’événements dans ce monde ; de là des rencontres qui ébranleront le plus ferme jugement. Vous riez d’une prédiction sinistre et invraisemblable ; vous rirez moins si cette prédiction s’accomplit en partie ; le plus courageux des hommes attendra alors la suite ; et nos craintes, comme on sait, ne nous font pas moins souffrir que les catastrophes elles-mêmes. Il peut arriver aussi que deux prophètes, sans se connaître, vous annoncent la même chose. Si cet accord ne vous trouble pas plus que votre intelligence ne le permettra, je vous admire.
Pour mon compte, j’aime mieux ne pas penser à l’avenir, et ne prévoir que devant mes pieds. Non seulement je n’irai pas montrer au mage le dedans de ma main, mais, bien plus, je n’essaierai pas de lire l’avenir dans la nature des choses ; car je ne crois pas que notre regard porte bien loin, si savants que nous puissions être. J’ai remarqué que tout ce qui arrive d’important à n’importe qui était imprévu et imprévisible. Lorsqu’on s’est guéri de la curiosité, il reste à se guérir aussi de la prudence. »

– Alain, Propos, « Prédictions », 14 avril 1908

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